14-18 : Approche diplomatique du conflit

Les dieux sont las de nous,(…),
et tout s’enfonce chaque jour un peu plus.
Attends-toi aux lendemains farouches.
Mais le pire, qui vient, viendra sans qu’on l’annonce.
Palladas, poète grec , IVe et Ve siècle de notre ère

« Je ne suis pas un criminel, car j’ai supprimé un homme malfaisant. J’ai cru bien faire »; ces mots, c’est Gavrilo Princip, l’assassin du prince héritier de l’empire austro-hongrois, qui les adresse à ses juges, le 12 octobre 1914. Paroles bien légères pour l’auteur de l’attentat qui est censé avoir entraîné un conflit mondial se soldant par des millions de morts, la chute de quatre empires et la fin d’une civilisation. 


Le jour de la fête nationale serbe

La veille du funeste attentat, dans la soirée du 27 juin 1914, Princip  et cinq de ses camarades s’étaient rassemblés autour de la tombe du nationaliste serbe Bogdan Zerajic, se renforçant dans leur détermination à éliminer l’archiduc François-Ferdinand. La Serbie leur avait fourni les armes et les explosifs directement ou par l’entremise de l’organisation terroriste de la Main noire, dirigée par le colonel Dimitrievitch, responsable des services secrets serbes. Il faut savoir que la Bosnie, qui avait été officiellement rattachée à l’empire austro-hongrois en 1908, était peuplée pour environ la moitié de Serbes. Le 28 juin n’est pas un jour comme les autres pour la Serbie, il s’agit du Vidovan, la fête nationale qui commémore la bataille du Kosovo Polje (le « champ des merles », 1389), par laquelle la Serbie vaincue tombe pour cinq siècles sous le joug ottoman. Journée de deuil donc mais aussi d’exaltation patriotique au souvenir de l’exploit du chevalier Obilc, qui réussit à se faufiler dans le camp ennemi et à tuer le sultan. De là à ce que les jeunes conspirateurs se prennent pour une réincarnation du héros national…

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Un premier attentat échoue

Toujours est-il que le 28, trois des six comploteurs, les autres s’étant défilés, se trouvent sur le parcours du cortège, qui avait été imprudemment révélé par la presse. De plus, comme il fait un temps superbe l’archiduc et son épouse voyagent dans une voiture découverte qui est en outre surmontée  du drapeau impérial. Le premier terroriste est tétanisé par la présence policière et ne sort même pas son arme. Le second lance une bombe, qui rebondit sur la capote de la voiture laissant le couple princier indemne mais dont l’explosion fait des victimes parmi leur escorte. La réception à l’hôtel de ville est cependant maintenue, à l’issue de celle-ci l’archiduc émet le souhait de se rendre à l’hôpital pour réconforter ses hommes blessés. Le cortège se remet donc en route mais la voiture de tête se trompe de route.


Deux coups de feu qui ont fait des millions de victimes !

Le général Potiorek, le gouverneur militaire de Sarajevo s’aperçoit de l’erreur et fait arrêter les voitures, à deux pas de Gavrilo Princip, qui saisit l’occasion et ouvre le feu par deux fois, deux coups aux but puisque les deux époux sont mortellement touchés. L’archiduchesse Sophie Chotek meurt presque sur le champ, son époux, lui survivra de peu. L’obsession nationale, qui vient ici de s’exprimer de façon radicale et tragique, se mêle de façon complexe au jeu des grandes puissances : la Russie aux ambitions géopolitiques affirmées dans les Balkans sous couvert de panslavisme; l’Autriche-Hongrie, mosaïque de peuples dont  la montée des revendications nationalistes se manifestent partout : en Bohème, Croatie, Slavonie, Galice, Hongrie,… et qui sera justement tentée d’utiliser la crise de Sarajevo pour mettre fin aux tendances centrifuges.

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Une crise parmi tant d’autres ?

La crise de l’été 1914 aurait pu rester une crise régionale, circonscrite aux Balkans. D’autres crises, tout aussi graves si ce n’est plus, l’avaient pourtant précédée sans engendrer la déflagration générale :

  • La crise de Tanger (1905) il s’agit d’une crise internationale opposant les puissances européennes au sujet de la colonisation du Maroc, qui sera réglée, dans un premier temps, par la conférence d’Algésiras et la démission, à la demande de l’Allemagne, de l’inamovible ministre des Affaires étrangères français, Théophile Delcassé. Elle est provoquée par un discours de l'empereur Guillaume II à Tanger, le 31 mars 1905, au cours duquel, s’opposant à l’instauration d'un équivalent de protectorat de la France sur le Maroc, celui-ci exige un État « libre et indépendant » afin de maintenir présents les intérêts allemands. L’une des premières crises du début du XXe siècle, elle marque la tension qui mènera jusqu’à la Première Guerre mondiale et fut suivie de la crise d’Agadir en 1911.

  • Agadir (1911). Au début du XXe siècle, la France, qui administre l'Algérie colonisée depuis 1830, se préoccupe de la sécurité de sa frontière avec le Maroc, tout en lorgnant sur ce pays. Le royaume chérifien était alors l'un des derniers pays non colonisés d'Afrique, et suscitait la convoitise de plusieurs puissances européennes, au premier rang desquelles la France, ainsi que celle de l'Empire allemand qui estimait avoir un retard à rattraper en matière de colonies. En 1904, la France et la Grande-Bretagne concluent, contre l'Allemagne, un accord d'« Entente cordiale » : la France laisse les mains libres à la Grande-Bretagne en Égypte, et en contrepartie, peut instaurer un protectorat au Maroc. En mars 1905, pour rappeler ses prétentions sur le Maroc, l'empereur Guillaume II débarque à Tanger et rencontre le sultan Moulay Abd al-Aziz. C'est le « coup de Tanger », qui provoque des tensions entre les puissances européennes. Pour apaiser ces tensions, se tient, en 1906, à Algésiras, une conférence internationale. L'Allemagne s'y voit reconnaître un droit de regard sur les affaires marocaines, alors que la France et l'Espagne obtiennent des droits particuliers sur le Maroc en matière de police et de banque.

  • La Première Guerre  balkanique (18 octobre-3 décembre 1912)  opposa la Ligue balkanique (la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro) à l'Empire ottoman. Les armées des états des Balkans en supériorité numérique furent rapidement victorieuses. À la fin de cette guerre, la quasi-totalité des anciens territoires européens de l'Empire ottoman furent partagés entre les membres de la Ligue balkanique. Malgré ses succès, la Bulgarie fut mécontente de la répartition des gains en Macédoine ; la Turquie qui perd tous ses territoires en Europe (à l’exception de la Thrace orientale).

  • La Seconde Guerre balkanique (29 juin-10 août 1913) conflit entre la Bulgarie et les autre pays balkaniques. Elle se traduit par une extension du territoire de la Serbie et par la création d’une Albanie indépendante qui empêche la Serbie d’avoir une façade maritime.  


Des alliances dangereuses

À ces moments de tension extrême qui font craindre le pire, il faut encore ajouter les alliances militaires conclues entre les pays :

La Triple Alliance qui unit depuis 1882 l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie d’une part et la Triple Entente, conclue en 1907 entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Cette alliance suscite, en Allemagne, la peur de l’encerclement entre la Russie d’un côté, la France et la Grande-Bretagne de l’autre. 

Tous ces évènements expliquent le sentiment d’inquiétude diffus qui domine l’avant-guerre. Le printemps et le début de l’été 1914 semblent cependant d’un calme rassurant. Dès lors, le déclenchement des hostilités semble surprendre tout le monde. De nombreux historiens se sont posé la question de savoir en quoi la crise de Sarajevo divergeait des précédentes,  pour avoir mis le feu aux poudres, mais leur réponses sont divergentes.

Pour notre part nous allons recueillir dans les lignes qui suivent les témoignages et les sentiments de nos diplomates en poste dans les capitales des principaux acteurs du conflit, durant la période mai-août 1914 ; en aval et en amont de l’attentat de Sarajevo.  


Détente internationale

Le 2 mai 1914, à Budapest, dans  son très bref discours François-Ferdinand, l’héritier du trône, qui n’avait plus que quelques semaines à vivre, déclara «que l’on constate une sérieuse détente dans la situation internationale : l’union parfaite de la Monarchie (ndlr, l’empire austro-hongrois) avec les autres États en vue du maintien et de la consolidation de la paix en Europe». Tandis que le comte Berchtold, ministre autrichien des Affaires étrangères  déclarait «que les rapports avec la Russie continuent d’avoir un rapport amical. Étant donné les tendances pacifiques accentuées de l’empire des Czars.» Il met également en avant «le désir de la République française d’entretenir avec l’Autriche Hongrie des relations amicales réciproques auxquelles on a toujours attaché, chez nous, une haute importance politique  au point de vue du développement pacifique de la vie internationale. » Le ton hautain du comte, lorsqu’il parle de la Serbie n’échappe pas à notre représentant à Belgrade (ndlr, capitale du Royaume de Serbie) : «En parlant du petit Royaume Danubien, l’orateur est resté fidèle au ton de condescendance hautaine qui est de tradition chez tous les titulaires de la chancellerie impériale, lorsqu’ils veulent caractériser les relations politique de l’Autriche-Hongrie avec la Serbie.» L’auteur de ce qui précède nous parle aussi des réactions de la presse serbe qui « fait ressortir, avec raison, et non sans une certaine ironie, l’écart considérable qu’il y a toujours entre les déclarations publiques de bienveillance et d’amitié, dont au Ballplaz (ndlr, le ministère austro-hongrois des Affaires étrangères, d’après sa localisation) on se montre prodigue et les procédés hostiles en lesquels se concrétise cette politique censée être amicale».


L’horreur des champs de carnage

Ce même 2 mai, à Paris, L’Humanité consacre ses colonnes aux discours de la veille, en ce qui nous concerne, nous retiendrons qu’à la tribune dans le vaste hall de Wagram, au meeting du Premier Mai, « le camarade Riebké, délégué de la centrale syndicale (…) apporte le salut fraternel des deux millions et demi de travailleurs allemands organisés. Et il crie que de l’autre côté de la frontière, cette armée ouvrière fraternise avec la nôtre dans les mêmes luttes et marche vers le même idéal. Et ce n’est pas seulement notre peuple ouvrier et socialiste, c’est l’immense majorité de la nation allemande qui manifeste son horreur des champs de carnage. Le cri : À bas la guerre ! éveille des échos profonds et c’est au nom du peuple ouvrier allemand que je crie : À bas la guerre ! Des applaudissements frénétiques répondent à ces paroles. (…) Le camarade Jocan, délégué de la centrale syndicale belge, apporte le même salut, exalte les mêmes espérances, dresse le même idéal. Il dit, lui aussi son horreur de la guerre avec une force avec une force impressionnante. Et il trace ensuite, à grands traits, le grand tableau de l’organisation ouvrière qui s’élargit de jour en jour. » Malgré ces prises de position très claires, dans tous les pays on verra la solidarité nationale prendre le pas sur la solidarité internationale, et l’on verra dans tous les pays, les socialistes voter les crédits de guerre. Ainsi le grand socialiste belge  Émile Vandervelde, qui fut président de l’internationale socialiste, approuve la décision de résister , lors de l’invasion de notre territoire par les troupes allemandes, au matin du 4 août 1914, en flagrante violation de notre statut de neutralité; et il entre dans le gouvernement d'Union sacrée en 1916.

Baron Beyens


Des déclarations remarquablement pacifiques

La Politique Etrangère, dans son numéro d’avril-mai 1914, met en exergue une citation préoccupante du président de la république, Raymond Poincaré : «La complexité des problèmes qu’un prochain avenir peut poser rend nécessaire un concert général, si l’on veut que l’inévitable contradiction des intérêts ne dégénère pas, tôt ou tard en dissentiment et en conflit. » Le ton général du média est cependant à l’optimisme. L’article d’ouverture porte sur la Triple Entente. On peut y lire que la «popularité de l’Entente cordiale, aussi bien en France qu’en Angleterre, ne se discute désormais plus. L’accueil fait par la population parisienne aux souverains britanniques en a fourni une preuve  si éclatante que nos adversaires eux-mêmes sont obligés d’en convenir. À cet égard, la portée de la visite royale est considérable, car on croyait encore à l’étranger aux vieilles rancunes de l’opinion française contre Albion ; on s’imaginait que notre sentimentalité passait avant nos intérêts ; on oubliait volontiers qu’une nouvelle génération, chez nous, était née, consciente des nécessités pratiques, et frappée de ce fait indéniable : la loyauté parfaite avec laquelle l’Angleterre, depuis dix ans, avait pratiqué l’accord de 1904.» Parlant de la Triple Alliance : « les trois gouvernements (ndlr, français, britannique et russe) ont enfin compris qu’il importait de modifier cette organisation embryonnaire et défectueuse. (…) Ils se sont décidés à établir une harmonisation plus complète des organes diplomatiques des trois pays et à envisager une politique plus déterminée dans la Méditerranée et en Asie-Mineure, en face du bloc triplicien (ndlr, Allemagne, Autriche et Italie) qui aujourd’hui étend ses engagements jusqu’en Orient. Tel a été, à n’en point douter, l’objet des entretiens que Sir Edward Grey (ndlr, ministre britannique des Affaires étrangères)  et M. Doumergue (ndlr, président du Conseil et ministre français des Affaires étrangères)ont eu la semaine dernière au quai d’Orsay et cette transformation de la Triple Entente, qui acquerra toute sa valeur dès que la convention anglo-russe  de 1907 aura été révisée, définit la véritable portée du voyage des souverains anglais et de la visite de M. Poincaré à Pétersbourg. Elle constitue un nouveau gage en faveur de la paix, car elle parfait l’équilibre des influences et des forces qui tendaient à se déplacer au détriment de la Triple Entente, à la suite de l’activité diplomatique et militaire de la Triplice, ainsi que l’attestent les déclarations remarquablement pacifiques de M. de Jagow (ndlr,  ministre allemand des Affaires étrangères) au Reichstag et du comte Berchtold aux délégations autrichiennes. » Sergei Sazonov , le ministre impérial russe des Affaires étrangères exprime sa confiance en la Triple Entente, en ce 23 mai, devant la Douma (ndlr, La Douma d'État de l’Empire russe est l’Assemblée législative de l'Empire russe. Elle fut instaurée à la suite de la Révolution russe de 1905. Elle constituait la Chambre basse de l'Empire russe, tandis que le Conseil d'État de l'Empire russe devenait la Chambre haute. Cette concession accordée par le pouvoir fait de la Russie une monarchie constitutionnelle mais non parlementaire, puisque le ministre, nommé par l'empereur, ne dépend pas de l'Assemblée.) : « La solution favorable de la crise balkanique a été amenée dans une grande mesure par l’union des Puissances de la Triple Entente(…) La Russie s’appuie sur l’alliance inébranlable avec la France et sur l’amitié avec la Grande Bretagne. On peut parler encore de la signification de l’alliance franco-russe, car celle-ci a donné depuis vingt ans des preuves suffisantes de son efficacité. La conviction de la nécessité de son existence pour le bien de ces deux Puissances a des racines profondes dans la conscience des peuples alliés. La visite prochaine, cet été de Mr Poincaré,  fournit une nouvelle occasion d’exprimer les sentiments très cordiaux qui animent la Russie et la France. » Au vu de ces déclarations, tout semble donc aller pour le mieux.  Ce qui confirme l’impression de Winston Churchill dans ces mémoires : «Le printemps et l’été 1914 furent marqués en Europe par une tranquillité exceptionnelle». Tranquillité que viendra interrompre le drame du 28 juin !


La loi des trois ans

Le 14 mai, Gottlieb von Jagow, ministre allemand des Affaires étrangères,  exprime devant le Reichtag (ndlr, Parlement) «le désir d’arriver à conclure avec les voisins de l’Ouest (ndlr, la France et l’Angleterre) des accords en vue de supprimer les possibilités de conflits.» Commentaire de notre diplomate : «Il est adroit de faire montre de dispositions conciliantes, au lendemain des  élections françaises, pour achever d’amadouer la nouvelle majorité radicale socialiste, et la convaincre de l’inutilité du maintien de la loi sur le service de trois ans par l’espoir d’un rapprochement franco-allemand (ndlr, la « loi des trois ans »  est une loi française de 1913 augmentant la durée du service militaire de deux à trois ans en vue de préparer l'armée française à une guerre éventuelle avec l'Allemagne. En France, on vit dans l’obsession de la puissance démographique allemande , 40 millions de Français contre 67 millions d’Allemands, d’où les débats passionnés sur l’allongement du service militaire à trois ans. L’Allemagne, elle, s’estime menacée d’encerclement.).

À propos de la loi sur la durée du service militaire, le nouveau président du Conseil (ndlr, formation du gouvernement le 13 juin), René Viviani, déclare à la Chambre des députés qu’ «il ne suffit pas que nos projets préparatoires soient votés ; il faut que leur rendement apparaisse dans la pratique. (…) Il n’y a pas un gouvernement qui puisse se dérober à l’obligation de chercher un guide dans les nécessités de la défense nationale. Tant que ces nécessités existeront, pas un ne peut songer à abroger la loi existante, soit directement, soit d’une manière indirecte résultant d’une défaillance dans son application. (…) je le déclare nettement : si je suis encore au pouvoir en septembre 1915, je ne libèrerai pas les classes actuellement sous les drapeaux. »  Les raisons de la prolongation du service sont multiples : les milieux militaires n’ont jamais accepté la réduction du service à deux ans, l’alliance entre la France et la Russie se resserre, et les Russes ont besoin d’une assurance des capacités de la France à mener une guerre offensive. Enfin, l’armement croissant de l’Allemagne constitue un déséquilibre que la France entend combler en augmentant ses effectifs. Pour les tenants des 3 ans, la France est menacée militairement par l’Allemagne, et la loi lui permettra de pouvoir se défendre en cas d’attaque. Mais pour les opposants, il existe une volonté offensive sous-jacente. Selon les socialistes, le renforcement de l’armée va créer une répression plus forte en cas d’émeutes, enrichir l’industrie militaire mais aussi appauvrir le pays car les dépenses militaires vont augmenter. Outre Rhin, note le baron Beyens, «cette loi a acquis en effet une importance extraordinaire, et suivant moi quelque peu exagérée aux yeux des Allemands. C’est le leitmotiv, le refrain obligé de leurs appréciations sur la politique française à l’égard de l’Allemagne. C’est pour eux la preuve manifeste des desseins agressifs qu’ils prêtent à ses dirigeants.(…) A Paris les mêmes intentions sont prêtées au Gouvernement Impérial (ndlr, d’Allemagne) dont plusieurs membres ont eu parfois, il faut en convenir, des paroles malheureuses ; tel le Ministre de la Guerre parlant ‘d’une offensive foudroyante’ et d’une ‘attaque brusquée’ pour donner la victoire à l’armée allemande. Il n’y a peut-être encore aujourd’hui qu’une effroyable méprise chez l’un comme chez l’autre des deux peuples. La majorité de la nation française ne veut certainement pas d’une guerre et cette guerre ne serait pas nécessaire à l’Allemagne. Dans peu d’années l’équilibre des forces ne sera plus possible entre elle et sa voisine. L’Allemagne n’a qu’à prendre patience, qu’à poursuivre en paix le développement incessant de sa puissance économique et financière, qu’à attendre les effets de sa natalité prépondérante, pour dominer sans conteste et sans lutte toute l’Europe Centrale.  M. Barthou et M. Poincaré auraient peut-être dû examiner avec plus de sang-froid s’il n’existait pas de meilleur moyen d’assurer la paix entre la France et l’Allemagne que cette concurrence dans les  armements et l’augmentation des effectifs, dont la première n’est pas capable de supporter le poids aussi longtemps que la seconde. » Outre-Manche, le Times, ouvre ses colonnes à la loi du service de 3 ans qui a été « favorablement accueillie par le Gouvernement anglais, qui y voyait un accroissement immédiat de la puissance militaire de l’Etat-ami, par suite un renforcement des remparts élevés par la Triple Entente contre les forces de la Triple Alliance, et surtout une réponse adéquate à l’agrandissement des forces allemandes.»   La France est entrée en guerre sans que la loi n’ait été abrogée.


Une armée colossale

Toujours devant le Reichtag, von Jagow souligne que « si un Gouvernement étranger peut se flatter d’avoir une mauvaise presse en Allemagne, c’est bien le gouvernement du Czar.» Notre ambassadeur à Berlin commente : « M. de Jagow ajoute, il est vrai, pour tempérer ses critiques, qu’il est persuadé que le Gouvernement russe, sans se laisser égarer par cette agitation, a le désir de maintenir avec l’Empire allemand ses anciennes relations de bon voisinage.(…) L’an dernier, la grande irritation contre la France avait pour cause le vote de la loi de trois ans. Aujourd’hui on s’inquiète ici des préparatifs militaires de la Russie, on trouve ces renforcements exagérés, on n’en devine pas le motif ni le but. De là viennent ces alternatives qui nous étonnent dans le langage des hommes d’Etat de ce pays à l’adresse de la Russie. Tantôt on la ménage, pour la ramener à l’amitié d’autrefois ; tantôt on élève le ton, comme pour lui faire entendre le cliquetis du sabre allemand. » Le 3 juin, notre ambassadeur à Londres nous fait parvenir un article du Colonel Repington, correspondant militaire du Times, qui passe en revue les mesures que «les différentes Puissances continentales, entre autres, la Belgique, ont prises pour augmenter leur armée et leur flotte. La conclusion qu’il tire de cet examen est la suivante : l’Allemagne a incontestablement donné le signal des armements nouveaux, mais la réponse de la Russie ne s’est pas fait attendre. En outre les sacrifices que la France s’est imposés en gardant ses soldats sous les drapeaux pendant trois ans et l’accélération du programme naval anglais ont annihilé les résultats que l’Allemagne attendait de ses lois militaires et navales. (…) L’Allemagne est au point de vue militaire dans une situation moins favorable qu’il y a un an et son ambition a causé une vive émotion en Russie.» 

Le 9 juin, notre légation à St Pétersbourg attire l’attention sur un article du « Novoié Vremia » (ndlr, un journal russe publié à Saint-Pétersbourg de 1868 à 1917) : « La Triple Entente dispose des meilleures finances au monde, possède la meilleure armée, la flotte la plus puissante, et malgré tout l’Entente est plus faible que la Triplice. Cela s’explique par des conditions passagères. En attendant, la situation est dangereuse pour tous, et surtout pour les petits peuples dont l’existence indépendante dépend, non de leurs forces intérieures, mais de l’équilibre général des forces. Elle menace l’existence du Danemark, des Pays-Bas, de la Belgique, et les espoirs fondés de toutes les populations danubiennes, y compris les Roumains et les Hongrois .»

Cependant, la Russie continue sa course aux armements, « la commission du budget avait adopté le grand projet d’augmentation de l’armée et de la marine. A son tour, la Douma l’a voté hier (ndlr, le 23 juin) en séance secrète. » Apparemment à la grande satisfaction du Czar : « La Douma de l’Empire vient d’adopter sans débat la loi qui fixe désormais le contingent de paix à 584.000 hommes au lieu de 455.000. A l’occasion du vote des grands crédits militaires, le Président de la Douma a donné lecture d’un télégramme de S.M. l’Empereur au Premier Ministre, ainsi conçu : ‘Je vous charge de transmettre à la Douma de l’Empire l’expression de ma vive satisfaction pour sa résolution patriotique de fournir les moyens de compléter la défense du pays.’Les journaux quant à eux déclarent qu’à l’étranger, l’on connaît beaucoup mieux qu’ici le détail des plans militaires russes. »

Le 24 juin notre légation à Paris nous écrit que « la France et la Russie jouent véritablement, en ce moment, un jeu bien dangereux. Elles s’excitent mutuellement dans la voie des armements à outrance et se livrent – la Russie surtout – à un bluff qui pourrait avoir les plus funestes conséquences. Il n’est pas contestable que les préparatifs militaires de l’empire moscovite sont énormes; son armée sera colossale; mais elle dépasse toutes les limites de la réalité en proclamant qu’elle est aujourd’hui prête à affronter une grande guerre. Il lui faudrait au moins deux mois pour mobiliser ses troupes ; son matériel commence à être bon ; mais ses moyens de communication sont absolument insuffisants et elle aurait besoin de plusieurs années pour suppléer à cette pénurie de voies ferrées. Il ne lui sera pas seulement difficile de concentrer ses armées mais on se demande comment elle les nourrira. (…) Quoi qu’il en soit, l’effort russe cause à Berlin un profond malaise. (…) Personne ne doute de l’esprit encore pacifique de l’Empereur Guillaume (ndlr, d’Allemagne), mais combien de temps pourra-t-on  compter sur cette disposition d’esprit en présence des procédés menaçants de la France et de la Russie et des conséquences qu’ils ont sur les esprits chauvins et militaristes de l’Empire (ndlr, l’Allemagne). On s’accorde à reconnaître que l’armée française a fait ces derniers temps des progrès très appréciables. (…) Elle se rend parfaitement compte qu’à raison des difficultés de la mobilisation russe, c’est elle qui aura à supporter seule, durant deux mois, le premier choc de l’armée allemande. Elle concentre dans ce but, la plus notable partie de ses troupes actives dans les régions de l’Est, et compte y accumuler d’immenses forces de réserve, dégarnissant notablement le reste des régions du pays. On peut admettre qu’elle comptera plus de soldats que son adversaire sur les points probables de la rencontre ; mais comment parviendra-t-elle à mouvoir ces énormes quantités de troupes et à les nourrir ? »


Une catastrophe dont les auteurs sont de race serbe

Le lendemain de l’attentat notre représentant à Berlin écrit que «les plus expérimentés de mes collègues émettaient la crainte que le Gouvernement austro-hongrois, à la suite de l’attentat de Sarajevo, n’entreprit une répression à outrance des aspirations nationalistes slaves, dont cet attentat est la preuve sanglante. Que deviendront les relations entre la monarchie dualiste (ndlr, l’Autriche-Hongrie) avec la Russie et les Etats balkaniques, si elle persécute chez elle les éléments slaves séparatistes. »  

Le 2 juillet , notre représentant à Belgrade note à propos de l’attentat :  « C’est que l’on s’attendait, ici, à ce que l’opinion publique, dans l’Empire voisin (ndlr, l’Autriche-Hongrie), rende la Serbie responsable d’une catastrophe qui a eu pour auteurs des individus de race serbe, et pour théâtre un pays revendiqué par les irrédentistes de ce Royaume (ndlr, l’irrédentisme  qualifie une doctrine nationaliste qui défend l'adjonction à un État de certains territoires devant à ses yeux « légitimement » y être rattachés, parce qu'ils en ont autrefois fait partie ou parce que leur population est considérée par ces nationalistes comme historiquement, ethniquement ou linguistiquement apparentée). Effectivement, les journaux austro-hongrois ont déjà les uns insinué, les autres déclaré ouvertement qu’on se trouvait en présence d’une conspiration qui avait été ourdie à Belgrade. Il est avéré que les inculpés avaient fait un long séjour dans cette capitale avant de perpétrer leur attentat. Ici, ils fréquentaient un milieu exalté où des êtres dégénérés pouvaient facilement trouver des chimères, même criminelles. (…) Dans les cercles politiques d’ici, on entrevoit déjà l’effet fâcheux qu’aura l’attentat de Sarajevo sur les relations austro-serbes. L’article nécrologique paru dans le journal officieux  Samonprava déplore cette répercussion qui se poursuit au moment où de longues et difficiles négociations , poursuivies sur le terrain de la politique économique, promettaient d’aboutir et d’opérer ainsi un rapprochement entre les deux pays voisins qui ont tant d’intérêt à s’entendre. Un courrier, à la même date, nous parvient  de notre légation à St Pétersbourg, qui nous fait part des tendances de la presse russe de la capitale : « Le Novoïé Vrémia consacre des paroles de regret à l’événement tragique qui met l’Autriche en deuil. Mais le même numéro de ce journal publie l’article hebdomadaire dans lequel il attaque régulièrement la Monarchie voisine. On y parle de l’oppression des Slaves en Autriche(…) l’on y accuse l’Autriche de poursuivre une politique de vengeance. Les journaux libéraux estiment que l’Archiduc est tombé victime de la haine fanatique des Serbes. Plusieurs organes russes publient des nouvelles fantaisistes concernant ce qu’ils nomment le ‘pogrom serbe’, et parlent de centaines de morts, dans la seule ville de Serajévo. »


Les obsèques et l’enquête

Le 4 juillet, notre ambassadeur à Vienne était présent aux obsèques de François-Ferdinand  et de son épouse ; il fait part de ses sentiments : «cette horrible tragédie est déplorable à tous les points de vue. L’impression dans toute la Monarchie a été considérable. Des manifestations de loyauté ont bien eu lieu un peu partout. Elles ont malheureusement été accompagnées dans quelques endroits et notamment en Bosnie-Herzégovine de démonstrations agressives contre les Serbes.

Quoique l’enquête ne soit pas terminée et qu’il faille n’accueillir qu’avec prudence les nouvelles souvent très fantaisistes répandues par la presse, il ne paraît pas moins avéré que les assassins ont  eu des relations avec certaines personnes à Belgrade  et que ce sont elles qui leur ont procuré bombes et revolvers.  Est-il admissible que les classes dirigeantes de ce royaume (ndlr : la Serbie) aient eu connaissance de ce complot, qu’elles l’aient approuvé et que le gouvernement lui-même, sous l’influence de la Russie, l’ait sinon instigué, du moins toléré. Ce sont là les accusations formulées par la plupart des journaux, dont le public s’empare, qu’il commente à sa façon et qui provoquent une vive surexcitation des esprits. Il me semble, au contraire, que l’annonce de ce double assassinat produit, en Serbie, une impression très pénible. En effet, dépourvu de toute utilité pratique en se plaçant au point de vue serbe même le plus avancé, devant par contre provoquer de sérieuses représailles en Bosnie-Herzégovine, cet évènement vient envenimer considérablement une situation déjà suffisamment tendue. Le gouvernement du roi Pierre (ndlr, de Serbie) affirme ses dispositions dans ce sens . Il me semble difficile à admettre qu’il y aurait eu de la part de la Serbie une connivence sérieuse dans l’accomplissement de ce crime et j’estime même  qu’il doit causer une vive contrariété au gouvernement qui donnerait beaucoup pour qu’il n’ait pas eu lieu. Il reste à espérer que, loin de tourner au conflit, l’effervescence régnant ici (ndlr, à Vienne) ne tardera pas à se calmer et que les relations entre les deux États conservent une allure normale. »


L’oppression des populations serbes et serbo-croates

Le 8 juillet, notre représentant à Belgrade nous fait part des réactions dans la presse : « Ici, l’on reproche à l’Autriche-Hongrie le régime d’oppression qu’elle fait peser sur les populations serbes et serbo-croates de l’Empire. Un pareil système, dit-on, en entretenant une fermentation continuelle des esprits ne peut conduire qu’aux pires désastres. Du côté autrichien, on semble avoir saisi avec avidité l’occasion qui se présentait de dénoncer, de nouveau, la Serbie comme un pays indigne de compter au nombre des nations civilisées et un repaire de bandits qu’il faut faire disparaître au plus tôt de la carte de l’Europe.» et aussi des premières conclusions de l’enquête sur les  conjurés «Quant à Princip, il a aussi fait un séjour à Belgrade, où il menait une vie pauvre et retirée, ce qui n’exclut pas des fréquentations occultes dans des milieux révolutionnaires. Il était si dénué de ressources qu’il dut engager au mont-de-piété, les vêtements qui ne lui étaient pas indispensables, en  vue de se procurer l’argent nécessaire pour payer son voyage de retour en Bosnie. Ces constations sont de nature à rendre moins affirmatifs les accusateurs trop pressés qui prétendent commettre les autorités serbes dans le complot dont il s’agit. Si toutefois le Gouvernement austro-hongrois se laissait entraîner à poser vis-à-vis du cabinet de Belgrade, des exigences incompatibles avec l’indépendance d’un État souverain, il rencontrerait ici une résistance irréductible, car la Serbie sait que dans ce cas elle pourrait compter sur l’appui de la Russie.» Cette dernière assertion relève au moins de la clairvoyance, sinon de la prémonition, en ce qui concerne la genèse des moments tragiques à venir.  Quelques jours plus tard, le 14 juillet : « la presse austro-hongroise échange actuellement avec celle de Belgrade des propos déplorablement agressifs; l’opinion publique est alarmée, la bourse est en complet désarroi.  On prétend que Vienne va non seulement demander au gouvernement serbe de pouvoir continuer sur son territoire l’enquête relative au double attentat de Sarajevo mais aussi qu’il cherchera à lui imposer des mesures efficaces destinées à réfréner le mouvement en faveur d’une Grande Serbie et qu’il exigera même sous ce rapport des garanties sérieuses.» Le 16 juillet, « Dans les sphères diplomatiques de Berlin on ne s’attend pas sans crainte l’énoncé des exigences qu’il s’apprête à transmettre au Cabinet de Belgrade, tant pour la punition des complices des assassins de Serajewo que pour la cessation de la propagande panserbiste. Le silence gardé jusqu’à présent par le Cabinet de Vienne ne paraît pas de bon augure et l’orage, pour avoir couvé plus longtemps, n’éclatera peut-être qu’avec plus de fracas.» Le 22 juillet à Vienne « on n’hésitait pas à admettre la nécessité d’une intervention armée. Déjà les numéros des huit corps d’armée appelés à envahir la Serbie étaient cités (…) C’est le Président du Conseil de Hongrie, accouru à deux reprises à Vienne, qui est venu mettre un frein à ces ardeurs belliqueuses. En homme d’État prudent et avisé, le Comte Tisza a fait voir le grand danger qu’il y aurait à se lancer à la légère dans pareille aventure et il a vivement insisté pour qu’on adoptât une attitude plus modérée (…) En effet, il semble bien difficile à admettre qu’un conflit armé entre l’Autriche-Hongrie et sa voisine (ndlr, la Serbie) ne contiendrait pas tout au moins le germe d’une conflagration européenne (…) M. Schebeko, l’ambassadeur de Russie à Vienne, déclare que le Gouvernement du Czar invitera les conseillers du Roi Pierre à accepter toutes les demandes qui lui seront adressées en termes polis et qui auront un rapport direct avec l’assassinat. Il en serait de même pour la dissolution de certaines sociétés à tendance irrédentistes par trop accentuées. Mais nous ne permettrons pas qu’on fasse à la Serbie de manière générale un procès tendance.» Notre représentant commente que M. Nicolas Pachitch, le premier ministre serbe, «se montrera très ferme dans le cas où il s’agirait de conditions qu’il ne pourrait légalement remplir  ou qui heurteraient de front l’amour-propre national. Notamment en ce qui concerne la dissolution de sociétés, il est à remarquer que la Constitution serbe, très libérale, garantit le droit d’association et d’ailleurs ce ne sont pas quelques sociétés qui ont pour programme politique d’arriver à reconstituer une Grande Serbie, mais c’est la population tout entière du pays qui aspire à ce rêve.» 


Un ultimatum grossier et insultant

ultimatum

Le 23 juillet, le baron Giesl, ambassadeur d’Autriche à Belgrade, apporte au gouvernement serbe la note, qui exige une réponse sous 48 heures et qui n’est autre qu’un ultimatum. Celui-ci, accuse la Serbie d’avoir « toléré l’activité criminelle»; il est tout à fait inacceptable pour la Serbie. La dureté de l'ultimatum austro-hongrois stupéfie toute l'Europe : "L'Autriche a envoyé un ultimatum grossier et humiliant à la Serbie " dira Lord Asquith, premier ministre du Royaume-Uni; "Je n'ai jamais vu jusqu'ici un État adresser à un autre État un document d'un caractère aussi terrible " dira son Ministre des Affaires Étrangères Sir Edward Grey. C’est  surtout le 5e et le 6e point, qui ne peuvent être satisfaits sans une inconcevable abdication de la souveraineté en ce qu’il réclame le droit pour les policiers autrichiens d’agir librement en Serbie. Notre représentant nous écrit en date du 24 qu’il «est peu vraisemblable que les hommes d’Etat austro-hongrois se soient décidés  à une pareille démarche, le coup le plus dangereux que leur diplomatie ait jamais risqué contre un Etat balkanique, sans avoir consulté leurs collègues de Berlin et sans avoir obtenu l’assentiment de l’Empereur Guillaume. Commentaire clairvoyant et même prémonitoire de notre ambassadeur à Vienne, le 25 juillet : «Certes un refus pourrait avoir au point de vue international les plus graves conséquences. Il peut provoquer un conflit européen et occasionnerait au point de vue économique des pertes énormes. Il serait donc à désirer que la Serbie se soumette. Dans peu d’heures on apprendra sa réponse mais il est extrêmement peu probable qu’elle soit de nature à donner satisfaction. D’ailleurs le Roi Pierre et son Gouvernement provoqueraient une révolution dans le pays s’ils montraient quelque velléité de faire de pareilles concessions. C’est ce dont on doit évidemment se rendre compte à la Ballplatz il semble bien aussi qu’on n’a posé des conditions aussi dures que parce qu’ainsi on espérait qu’elles seraient refusées, parce qu’on voulait en finir une bonne fois avec la Serbie.» Ce même 25 juillet à 18 heures, c’est Pachitch en personne qui vient remettre à l’ambassadeur austro-hongrois  la réponse serbe aux exigences de Vienne, un texte manuscrit maintes fois repris et corrigé. Giesl le parcourt rapidement, découvre ici ou là certaines réserves et ne va pas plus loin. Selon les instructions reçues, la Serbie devait se soumettre totalement, et la moindre contestation conduirait au départ immédiat de l’ambassadeur. Pourtant, la réponse de la Serbie était des plus conciliantes. Nonobstant, les relations diplomatiques sont rompues. Le 25 juillet, notre légation a Berlin nous rapporte que «la presse allemande (…) paraît revenue du premier étonnement causé par la note austro-hongroise. Elle fait chorus à la presse de Vienne et de Budapest et envisage froidement l’éventualité d’une guerre tout en exprimant l’espoir qu’elle restera localisée.(…) Même une démonstration militaire hâtive de l’armée austro-hongroise contre Belgrade, après le refus du Gouvernement serbe d’accepter l’ultimatum, ne serait peut-être pas un évènement irrémédiable.» Dans la capitale britannique, l’ultimatum « produit une énorme impression. L’opinion publique et la presse sont d’accord pour reconnaître la gravité de la situation au point de vue du danger d’un conflit européen et pour conseiller au Gouvernement Britannique  d’user d’une influence modératrice afin, le cas échéant, de localiser le conflit.» Le 26 juillet, le Premier ministre britannique Edward Grey proposa de régler le conflit par une conférence réunissant le Royaume-Uni, la France, l’Italie et l’Allemagne, mais cette dernière, estimant que l’équilibre militaire lui permettait de régler le conflit serbe, rejeta l’offre. À la même date, notre légation à St Pétersbourg nous fait part de la réaction dans la capitale russe : « L’ultimatum Austro-Hongrois adressé au Cabinet de Belgrade a produit à St Pétersbourg une irritation très vive et le Gouvernement Impérial a fait publier hier un communiqué à la presse conçu en ces termes : ‘Le Gouvernement est très préoccupé des événements survenu de l’envoi d’un ultimatum Austro-Hongrois  à la Serbie. Le Gouvernement suit très attentivement le développement du Conflit Austro-Serbe auquel la Russie ne pourra rester indifférente.’ D’autre part M. Sazonov a fait hier à un ambassadeur de la Triplice des déclarations catégorique d’où il résulte que la Russie ne permettra pas l’écrasement de la Serbie par l’Autriche-Hongrie. Le Ministre des Affaires Etrangères a ajouté que des conseils de modération ont été adressés à Belgrade engageant le Gouvernement Serbe à faire droit aux réclamations de l’ultimatum dont le caractère est d’ordre juridique, laissant entendre que celles dont le caractère politique touche à la Souveraineté et à l’Indépendance de la nation ne devaient pas faire l’objet d’une capitulation.  Hier soir (ndlr, le 25 juillet), à 6heures, le Tsar a signé au camp de Krasnoié-Sélo l’ordre de mobilisation de 10 corps d’armée des circonscriptions militaires de Kiew et d’Odessa. Cette mesure a été accueillie avec le plus grand enthousiasme dans les cercles militaires où l’on s’accorde à reconnaître que depuis deux ans les forces de terre de la Russie ont acquis une double valeur. Ceci ne paraît pas contestable. D’autre part l’enthousiasme n’est pas moindre dans le monde panslaviste en faveur d’une guerre proserbe dirigée contre l’ennemi héréditaire. Il ne paraît guère possible, une fois le mouvement déclenché, de résister à un courant populaire aussi puissant. On croit à St Pétersbourg que la tactique de l’Autriche sera de laisser prendre l’offensive à la Russie de façon à mettre l’Allemagne dans le casus foederis (ndlr, dans un traité, clause prévoyant une obligation d'assistance, en particulier en cas d'agression armée) Il y a lieu cependant de remarquer que jusqu’à présent la mobilisation ne s’étend pas à la circonscription militaire de Vilna, voisine de l’Allemagne et paraît plutôt dirigée uniquement contre l’Autriche. »  Le baron de l’Escaille, notre ambassadeur à St Pétersbourg nous rapporte, le 27 juillet, que «les ouvertures faites hier soir par M. Sazanow au Comte de Pourtalès (ndlr, ambassadeur d'Allemagne à Saint-Pétersbourg) , conçues en dans des termes très conciliants : ‘Aidez-nous à trouver un moyen pour éviter une guerre que nous ne désirons pas.’ font entrevoir la possibilité d’une solution pacifique qu’on n’osait moins espérer vingt-quatre heures auparavant. Cette atténuation de l’intransigeance du Cabinet de St Pétersbourg correspond peut-être à la déclaration faite hier par le comte Berchtold au Chargé d’Affaires de Russie à Vienne lui donnant l’assurance que l’Autriche-Hongrie ne compte pas prendre la moindre parcelle du territoire serbe. (…) Des mesures préparatoires à la mobilisation éventuelle de la circonscription militaire de St Pétersbourg ont été prises depuis vingt-quatre heures. Une  note adressée  à la presse a interdit , en vertu d’une loi votée en janvier dernier, toute publicité relative à la mobilisation de l’armée.»


Un coup imaginé à Berlin et exécuté à Vienne 

D’un courrier urgent et confidentiel , daté du 26 juillet, que le baron Eugène Beyens, notre ambassadeur à Berlin, fait parvenir au chef de la diplomatie belge, Julien Davignon, il ressort clairement que c’est à l’instigation de Berlin que l’ultimatum inacceptable a été remis au gouvernement de Serbie : «Des conversations répétées que j’ai eues hier avec l’Ambassadeur de France, les Ministres des Pays-Bas et de Grèce, le chargé d’Affaires d’Angleterre, résulte pour moi la présomption que l’ultimatum à la Serbie est un coup préparé entre Vienne et Berlin, ou plutôt imaginé ici et exécuté à Vienne. C’est ce qui constitue le plus grand danger. La vengeance à tirer de l’assassinat de l’Archiduc Héritier et de la propagande panserbiste ne servirait que de prétexte. Le but poursuivi, outre l’anéantissement de la Serbie et des aspirations jungo-slaves serait de porter un coup mortel à la Russie et à la France, avec l’espoir très fondé que l’Angleterre resterait à l’écart de la lutte. Pour justifier ces présomptions  je dois vous rappeler l’opinion qui règne dans l’état-major allemand, à savoir qu’une guerre avec la France et la Russie est inévitable et prochaine, opinion qu’on a réussi à faire partager à l’Empereur (ndlr, souligné dans le document d’origine). Cette guerre, ardemment souhaitée par le parti militaire et pangermaniste pourrait être entreprise aujourd’hui dans des circonstances favorables pour l’Allemagne et qui ne se présenteront probablement plus de sitôt. L’Allemagne a terminé ses renforcements militaires prévus par la loi de 1913 et, d’autre part, elle sent qu’elle ne peut pas poursuivre indéfiniment avec la Russie et la France une course aux armements qui finirait par la ruiner. Le Wehrbeitrag (ndlr, il s’agit d’un impôt que l’on peut traduire par contribution à la Défense) a été une déception pour le Gouvernement Impérial, auquel il a montré la limite de la richesse nationale. La Russie, avant d’avoir achevé sa réorganisation militaire, a eu le tort de faire étalage de sa force. Cette force ne sera formidable que dans quelques années ; il lui manque maintenant pour se déployer les lignes de chemin de fer nécessaires.

Quant à la France, on n’avait pas besoin des révélations de M. Charles Humbert (ndlr, sénateur et  vice-président de la commission sénatoriale des armées), pour savoir à quoi s’en tenir sur l’insuffisance de ses canons de gros calibre, or c’est cette arme qui décidera du sort des batailles. L’Angleterre enfin que depuis deux ans, le Gouvernement allemand cherche non sans quelque succès à détacher de la France et de la Russie, est paralysée par ses dissensions intestines et ses querelles irlandaises. L’existence d’un plan concerté entre Berlin et Vienne  est prouvée aux yeux de mes Collègues et aux miens par l’obstination que l’on met à la Wilmhelmstrasse (ndlr, ministère allemand des Affaires étrangères, d’après sa localisation) à nier que l’on ait eu connaissance avant jeudi dernier (ndlr, le 23 juillet, date de la remise de l’ultimatum) de la teneur de la note autrichienne. (…) Comment admettre que cette note, qui rappelle celle remise à la Porte (ndlr, l’Empire Ottoman)  par l’Ambassadeur italien avant l’invasion de la Libye (ndlr, le  27 septembre 1911, le représentant italien à Constantinople remet un ultimatum à la Sublime Porte, annonçant l'intention de son pays d'occuper la Tripolitaine et la Cyrénaïque pour garantir la vie et les biens de ses propres sujets présents dans la Régence de Tripoli. La réponse écrite du chargé d'affaires turc au marquis de San Giulano n'est pas jugée satisfaisante par l'Italie) destinée, comme son modèle, à rendre la guerre immédiate et inévitable, tant à cause de la dureté excessive de ses conditions que du court délai laissé au Cabinet de Belgrade pour s’exécuter, ait pu être rédigé à l’insu du Gouvernement allemand et sans sa collaboration active, alors qu’elle entraînera pour lui les conséquences les plus graves ? Ce qui prouve encore le parfait des deux Gouvernements, c’est leur refus simultané de prolonger le délai laissé à la Serbie. Tandis que la demande de prolongation formulée par le Chargé d’Affaires de Russie à Vienne était écarté à la Ballplatz, ici, à la Wilhelmstrasse, M. de Jagow éludait des demandes analogues apportées par le Chargé d’Affaires russe et britannique qui réclamaient au nom de leurs Gouvernements respectifs l’appui du Cabinet de Berlin en vue de décider l’Autriche à laisser à la Serbie plus de répit pour répondre. Le désir d’hostilités  immédiates et inéluctables était le même à Berlin et à Vienne. La paternité du plan et la suggestion des procédés employés sont attribués ici, dans le monde diplomatique, en raison de leur habilité même, digne d’un Bismarck (ndlr, Otto von Bismarck (1815-1898) est un homme politique prussien puis allemand, qui a joué un rôle déterminant dans l'unification allemande), à un cerveau de diplomate allemand plutôt qu’autrichien. Le secret en a été bien gardé et l’exécution poursuivie avec une rapidité merveilleuse. Notez que si le but secret des hommes d’Etat des deux Empires n’est pas réellement de généraliser la guerre et de forcer la Russie et la France à y prendre part, mais seulement d’anéantir la puissance de la Serbie et de l’empêcher de poursuivre son travail occulte de propagande, le résultat sera le même. Il est impossible que la prévision de ce résultat ait échappé aux yeux clairvoyants des dirigeants de l’Empire allemand. Dans l’une comme dans l’autre de ces suppositions, l’intervention de la Russie paraît inévitable; ils ont dû envisager  froidement cette complication et se préparer à soutenir énergiquement leurs alliés. La perspective d’une guerre européenne ne les a pas fait hésiter un instant, si le désir de la déchaîner n’a pas été le mobile de leur conduite. » Dans une autre lettre du même baron Beyens, datée du 28 juillet on lit que «l’Ambassadeur d’Italie estime qu’on se fait des illusions ici (ndlr, à Berlin) sur les décisions que prendra le gouvernement du Czar. D’après lui, il se trouvera acculé à la nécessité de faire la guerre pour ne pas perdre toute autorité et tout prestige aux yeux des Slaves. Son inaction en présence de l’entrée en campagne de l’Autriche équivaudrait à un suicide. (…) L’impression que la Russie est incapable de faire face à une guerre européenne règne non seulement au sein du Gouvernement impérial, mais chez les industriels allemands qui ont la spécialité des fournitures militaires. Le plus autorisé d’entre eux pour exprimer un avis, M. Krupp von Bohlen, a assuré à un de mes collègues que l’artillerie russe était loin d’être bonne et complète, tandis que celle de l’armée allemande n’avait jamais été d’une qualité supérieure. Ce serait une folie, a-t-il ajouté, pour la Russie de déclarer la guerre à l’Allemagne dans ces conditions.»


Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Ce même 25 juillet, Jaurès faisait un sublime discours, à Lyon, six jours avant sa mort. «Je veux vous dire ce soir que jamais nous n'avons été, que jamais depuis quarante ans l'Europe n'a été dans une situation plus menaçante et plus tragique que celle où nous sommes à l'heure où j'ai la responsabilité de vous adresser la parole. Aujourd'hui, messieurs, les armées qui surgiraient de chaque peuple, millions de Germains, millions de Russes, millions d'Italiens, millions de Français, ce seraient les nations entières, comme au temps des barbaries primitives, mais déchaînées cette fois à travers toutes les complications, toutes les richesses de la civilisation humaine. Ce serait, au service de ces nations colossales, tous les instruments foudroyants de destruction créés par la science moderne. Et qu'on n'imagine pas une guerre courte, se résolvant en quelques coups de foudre et quelques jaillissements d'éclairs, ce sera, dans les régions opposées, des collisions formidables et lentes, comme là-bas celles qui se produisirent en Mandchourie entre Russes et Japonais. Ce seront des masses humaines qui fermenteront dans la maladie, dans la détresse, dans la douleur, sous les ravages des obus multipliés, de la fièvre s'emparant des malades, et le commerce paralysé, les usines arrêtées, les océans, traversés aujourd'hui en tous sens par les courants de fumée de leurs vapeurs, vides de nouveau et rendus aux solitudes sinistres d'autrefois.(…) A l'heure actuelle, nous sommes peut-être à la veille du jour où l'Autriche va se jeter sur les Serbes et alors l'Autriche et l'Allemagne se jetant sur les Serbes et les Russes, c'est l'Europe en feu, c'est le monde en feu. » Que de lucidité, que de sagesse, trop vrai, trop réaliste hélas pour toucher ou convaincre les obstinés et les abrutis ! Le 31 juillet,  Jean Jaurès se rend dîner avec ses collaborateurs au Café du Croissant, rue Montmartre. À la tombée du soir, un étudiant nationaliste déséquilibré, Raoul Villain, tire deux coups de feu par la fenêtre ouverte du café et l’abat à bout portant. Encore deux coups de feu fatidiques ! Les socialistes européens ne parviendront pas à enrayer la marche vers la guerre. Partout, les convictions patriotiques ont réduit au silence l’idéal pacifiste.


La mobilisation est en marche

De notre ambassadeur à Vienne, le 26 juillet : «La réponse du Gouvernement serbe à la note austro-hongroise a été considérée par le représentant de la monarchie austro-hongroise à Belgrade comme insuffisant, ainsi que je l’avais prévu. Le Général Baron de Giesl a immédiatement quitté son poste avec tout son personnel, des deux côtés la mobilisation est ordonnée et la guerre paraît imminente. Les conditions si rigoureuses de la susdite, le refus d’entrer à leur sujet en discussion quelconque, la durée si courte du délai accordé semblent bien démontrer que le point auquel on en est arrivé est précisément celui que l’on voulait ici atteindre. Il est évident que l’action entreprise par le Gouvernement austro-hongrois a été entièrement approuvée à Berlin. Certaines personnes vont même jusqu’à prétendre que le Comte Berchtold a été encouragé et poussé dans cette voie par le Gouvernement allemand qui ne reculerait pas devant le danger d’une conflagration générale et préférerait entrer actuellement en lutte avec  la France et la Russie insuffisamment  préparées, tandis que dans trois ans ces deux Puissances auraient achevé leurs transformations militaires. (…) Mais d’autre part il paraît bien difficile d’admettre que la Russie assisterait impassible à un complet écrasement de cet État slave. (…) Il est à supposer que la réponse apportée par M. Pachtitch au Général de Giesl faisait de notables concessions pour une grande partie des conditions formulées, notamment celles en relations avec l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand et il ne faudrait pas désespérer de la possibilité d’arriver à un compromis si les Puissances, animées du sincère désir de maintenir la paix, faisaient tous leurs efforts pour atteindre ce résultat. Il serait hautement désirable qu’il en fut ainsi. Mais l’attitude si décidée de l’Autriche Hongrie et le soutien que lui prête l’Allemagne ne laissent malheureusement sous ce rapport qu’un assez faible espoir. » Le 27 juillet, « Aucune déclaration de guerre n’a encore été faite mais la mobilisation est en marche et la population paraît manifester un grand enthousiasme. » Dans son leader (ndlr, éditorial) du 27 juillet, le Times «envisage encore la possibilité d’une solution pacifique, puisque la Serbie a accepté les conditions draconiennes posées par l’Autriche, à l’exception d’une seule. Celle-ci concerne l’ingérence de fonctionnaires autrichiens dans l’enquête judiciaire à entreprendre en Serbie. Les points contre lesquels le Gouvernement de Belgrade proteste et au sujet desquels il demande des explications implique, sans aucun doute, dit le Times, une infraction aux droits les plus élémentaires et les plus inséparables de la souveraineté. » Le Morning Post de ce même 27 juillet publie un article de son correspondant militaire qui envisage l’hypothèse d’une guerre européenne : « Si, dit-il, l’armée allemande attaque la France, elle a le choix entre deux stratégies : ou bien opérer dans l’espace restreint qui se trouve entre les frontières Suisse et Belge, et alors il est douteux qu’elle remporte un succès décisif avant que les Russes ne prennent l’offensive, ou bien passer par la Belgique, ce qui signifierait la guerre avec l’Angleterre, car, il n’y a aucune raison de supposer que le Gouvernement Britannique cherchera à éluder ses engagements contractuels vis-à-vis de la Belgique. » La suite des événements confirmera la justesse de ces observations.


Le vieil empereur signe la déclaration de guerre

Le lendemain, 28 juillet, le ministre Berchtold se rend à Bad Ischl, la résidence d’été de François-Joseph, le vieil empereur austro-hongrois. Celui-ci, dans son grand bureau, signe la déclaration de guerre, solennellement, avec une plume d’autruche. On peut imaginer Jean de Patmos tracer les premières lettres de son œuvre et  le premier des funestes cavaliers s’ébranler. Le 29 juillet, notre représentant à Vienne écrit : « Voici la guerre déclarée et la mobilisation est pressée avec une grande activité. Pour le moment ce ne sont que huit corps d’armée qui sont sur le pied de guerre. Ce ne serait que dans le cas où l’attitude de la Russie deviendrait menaçante que la mobilisation deviendrait générale. Il est de plus en plus évident qu’il s’agit non-seulement de châtier la Serbie mais aussi d’accomplir une action de force destinée à relever, tant à l’étranger que dans le pays, le prestige quelque peu affaibli dans ces derniers temps. Que l’Allemagne ait simplement approuvé ou qu’elle ait même encouragé ces projets de son alliée, il ne paraît pas douteux que les deux Etats ont envisagé toutes les conséquences possibles de cette action et qu’ils sont prêts à en courir les risques. (…) C’est évidemment de la Russie que dépend la décision de localiser cette guerre ou de la transformer en un conflit européen. On attend avec anxiété de Saint-Pétersbourg des nouvelles qui n’arrivent pas. » Le 28 juillet, notre légation nous écrit que l’on «est d’avis au Foreign Office que la solution de la crise actuelle dépend exclusivement de l’Allemagne. Celle-ci veut-elle la guerre et pense-t-elle que le moment soit venu de liquider la situation européenne ? On se le demande avec anxiété à Londres. L’attitude de l’Empire Germanique donne lieu à de graves appréhensions ; on lui reproche d’avoir refusé d’intervenir auprès du Ballplatz et de se contenter de lui communiquer sans commentaires les propositions des  Puissances. »  Ce même 28 juillet, notre légation à Paris note que « l’ambassadeur d’Autriche prend la question de haut ; il insiste sur les grief de son pays contre la Serbie ; quant à la Russie, dit-il, nous ne songeons pas à l’attaquer, mais si elle veut le faire, elle trouvera à qui parler. L’ambassadeur d’Allemagne est toujours très conciliant et jure que telle est la disposition d’esprit de l’Empereur et de tous ceux qui ont leur part de gouvernement de l’Empire. L’Allemagne est prête à toute combinaison qui assurerait le maintien de la paix. » Propos renversants si l’on songe qu’une semaine plus tard l’Allemagne déclare la guerre à la France, le 3 août, et à la Belgique, le 4 août. Le lendemain notre représentation à Paris écrit : « Les faits sont accomplis; l’Autriche a déclaré la guerre à la Serbie. Ce qu’il importe d’éviter, c’est l’extension du conflit. Il n’est guère contestable, que si la Russie s’en mêle, la conflagration risque de devenir générale. »  Celle de Berlin : «Les hostilités vont donc commencer, mais elles pourraient être de courte durée, si l’Allemagne consentait à user de son influence sur son alliée et si, de leur côté, les Serbes obéissant aux conseils qu’on leur a donnés, battaient en retraite devant l’envahisseur, sans lui fournir l’occasion d’une effusion de sang  inutile.(…) Ce ne sont là malheureusement que des hypothèses inspirées par le désir de prévenir une catastrophe européenne. Mais voici un fait susceptible d’avoir influence sur les dispositions du Cabinet de Berlin. Sir Edward Grey a déclaré hier au Prince Lichnowsky, que si une guerre éclatait aucune des six grandes Puissances ne pourraient y rester étrangères. (ndlr,  Karl Max von Lichnowsky était ambassadeur d'Allemagne en Grande-Bretagne.  À ce poste, il fit preuve d'une étonnante lucidité au moment de la crise de juillet 1914 : en effet, il mit en garde tout de suite le Chancelier, puis le Kaiser contre une intervention anglaise aux côtés de la France et la Russie. Le 25 juillet, il supplia littéralement Guillaume II d'accepter la médiation proposée par Edward Grey, Secrétaire d'État au Foreign Office. Le 27 juillet, il prophétisa que le Reich ne pouvait pas gagner la guerre qui venait et le 29 que « si la guerre éclatait, cela serait la plus grande catastrophe que le monde aura connu.»). En même temps les journaux allemands annonçaient la mise sur pied de guerre de la flotte britannique.  Il est certain que ces avertissements dissiperont une illusion que tout le monde à Berlin, dans les cercles officiels comme dans la Presse, se plaisait à se forger. Des articles de journaux, publiés ces jours derniers encore à l’ouverture du conflit, respiraient la plus grande confiance dans la neutralité de l’Angleterre. (…) C’est que les hommes d’Etat britanniques se rendent compte des périls que ferait courir à leur pays l’hégémonie complète de l’Allemagne sur le continent européen et qu’ils attachent un intérêt vital, non pour des motifs de sentiment, mais pour des raisons d’équilibre, à l’existence de la France comme grande Puissance. »

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Le parti de la guerre a pris le dessus

Le 30 juillet, depuis St Pétersbourg, notre représentant nous adresse un télégramme chiffré que l’on devine rédigé d’une main agitée : « Ambassadeur Anglais déclare situation sans espoir. Ambassadeur Allemand déclare moyens de conciliation épuisés. Mobilisation générale a été publiée dans 26 gouvernements, partielle dans 13 (ndlr, en 1914, l'Empire russe se subdivisait en 81 goubernias ,« gouvernements » ou « gouvernorats » et 20 oblasts ,« régions »). Flotte mobilisée. Guerre paraît à peu près inévitable. » Le même baron de l’Escaille a explicité son télégramme dans un rapport de la même date, dont l’original sera intercepté par les Allemands : «Ce matin un communiqué officiel aux journaux annonce que les réservistes ont été appelés sous les armes ‘dans un certain un certain nombre de Gouvernements’. Connaissant la discrétion des communiqués officiels russes, on peut hardiment prétendre qu’on mobilise partout. L’Ambassadeur d’Allemagne a déclaré ce matin qu’il était à bout de force des essais de conciliation qu’il n’a cessé de faire depuis samedi (ndlr, le 25 juillet) et qu’il n’avait plus guère d’espoir. On vient de me dire que l’Ambassadeur d’Angleterre  s’était prononcé dans le même sens. La Grande Bretagne a proposé dernièrement un arbitrage, M. Sazonow a répondu : ‘Nous l’avons proposé nous-mêmes à l’Autriche-Hongrie, elle l’a refusé.’ A la proposition d’une entente entre cabinets. On peut se demander vraiment si tout le monde ne désire pas la guerre et tache seulement d’en retarder un peu la déclaration pour gagner du temps. L’Angleterrs a commencé par donner à entendre qu’elle ne voulait pas se laisser entraîner dans un conflit. Sir George Buchanan (ndlr, ambassadeur d'Angleterre en Russie de 1910 à 1917) le disait ouvertement. Aujourd’hui on est fermement convaincu à St Pétersbourg, on en a même l’assurance, que l’Angleterre soutiendra la France. Cet appui est d’un poids énorme et n’a pas peu contribué à donner la haute main au parti de la guerre. Le Gouvernement Russe a laissé dans ces derniers jours libre cours à toutes les manifestations pro serbes et hostiles à l’Autriche et n’a aucunement cherché à les étouffer. Il s’est encore produit des divergences de vues dans le sein du Conseil des Ministres qui s’est réuni hier matin : on a retardé la publication de la mobilisation mais depuis s’est produit un revirement, le parti de la guerre  a pris le dessus, et, ce matin à quatre heures, cette mobilisation était publiée. L’armée est pleine d’enthousiasme et fonde de grandes espérances sur les énormes progrès réalisés depuis la guerre japonaise (ndlr, la guerre russo-japonaise s'est déroulée du 8 février 1904 au 5 septembre 1905. Elle opposa l'Empire russe à l'Empire du Japon, lequel en sort victorieux). La marine est si loin d’avoir réalisé le programme de sa reconstitution et de sa réorganisation qu’elle ne peut entrer en ligne de compte (ndlr, la faiblesse de la marine russe s’était confirmée lors de la bataille de Tsushima,  les 27 et 28 mai 1905, entre la flotte russe de la Baltique et la Marine impériale japonaise. Il s'agit du principal affrontement naval de la guerre russo-japonaise et l'un des épisodes principaux de la défaite de l'Empire russe dans ce conflit.). C’est bien là le motif qui donne tant d’importance à l’assurance de l’appui de l’Angleterre (ndlr, en 1914, la course aux armements a fait que le tonnage de la Royal Navy  s’élève à  2. 700.000 tonnes, loin devant les 1. 380.000 tonnes de la marine impériale allemande). Comme j’ai eu l’honneur de Vous le télégraphier aujourd’hui tout espoir de solution pacifique paraît écarté. C’est l’opinion des cercles diplomatiques.» De son côté la marine de guerre britannique est sur le qui-vive, notre ambassadeur à Londres, le Comte de Lalaing, nous écrit, le 30 juillet, qu’en Angleterre «on prend toutes les précautions défensives ; il règne une grande activité dans les arsenaux et les dock yards, les holophotes éclairent l’entrée des ports à Douvres et à Portsmouth pour empêcher toute surprise, les vaisseaux de la 2e et 3e flotte prennent à bord du charbon, des vivres et des munitions, et la 1ère flotte, absolument prête, a appareillé et quitté Portland. »   


Le sort en est jeté  

« Aujourd’hui, (ndlr, le 31 juillet)  nous écrit le baron Beyens,  notre ambassadeur à Berlin, les hésitations impériales (ndlr, allemandes)  ont cessé sous la pression de l’entourage militaire et du chef de l’état-major général et l’officieux Lokal Anzeiger a annoncé la nouvelle de la mise en état de guerre, « im Kriegszustand », de l’Empire allemand. Il ne faut pas s’y tromper, c’est la mesure préparatoire de la mobilisation, ou plutôt c’est bien la mobilisation elle-même. (…) j’ai rencontré ce matin à 11 heures l’Ambassadeur de Russie, je suis ensuite allé voir l’Ambassadeur de France. Ni l’un ni l’autre ne connaissent alors la nouvelle de la mobilisation générale de la flotte et de l’armée ordonnée subitement par le Gouvernement du Czar. Cette nouvelle télégraphiée par le Comte de Pourtalès, est arrivée ici pendant la réunion extraordinaire tenue par le Bundesrat (ndlr, le Conseil fédéral). Elle était portée aussitôt à la connaissance de l’Empereur, qui ordonnait, pour y répondre la proclamation du Kriegstustand , qui n’est que le prélude de la mobilisation générale de l’armée allemande.(…) Le Kriegstustand sera suivi demain de l’ordre de mobilisation générale. Le Gouvernement allemand a adressé aujourd’hui à celui du Czar un ultimatum exigeant que l’ukase relatif à la mobilisation fût révoqué dans un délai de douze heures. Un autre ultimatum a été adressé au Gouvernement de la République d’avoir à cesser ses préparatifs militaires dans un délai de dix-huit heures.(…) ‘La Russie veut la guerre’, a ajouté le Secrétaire d’Etat (ndlr, Arthur Zimmermann, secrétaire d'État allemand aux Affaires étrangères) ‘que les responsabilités retombent sur elle !’ Il a rendu hommage ensuite aux Puissances médiatrices. (…) M. Zimmermann m’a parlé d’un ton calme, résolu, mais très attristé, comme devait le faire un homme qui se voit en présence de la plus grande catastrophe qui ait jamais menacé la civilisation européenne. Je me perds en conjectures sur les mobiles qui ont précipité les évènements et agi sur l’esprit du Czar. Il est allé ainsi sans doute au-devant des désirs des Gouvernements allemand et autrichien qui feront retomber sur lui avec quelque apparence de vérité la responsabilité de cette affreuse guerre. »  En même temps , notre Ministre des Affaires étrangères lui adresse la missive suivante : « La situation internationale est grave : l’éventualité d’un conflit entre plusieurs puissances ne peut être écartée de nos préoccupations. (…) Toutes les mesures nécessaires pour assurer l’observation de notre neutralité n’en ont pas moins été prises par le Gouvernement du Roi. L’armée belge est mobilisée et se porte sur les positions stratégiques choisies pour assurer la défense du pays et le respect de sa neutralité. Les forts d’Anvers et de la Meuse sont en état de défense. » 

Notre légation à Paris nous écrit en date du 31 juillet : «Je viens de vous télégraphier les nouvelles militaires que M. de Margerie m’a données (ndlr,  Pierre de Margerie est un diplomate français, il est directeur politique au ministère des Affaires étrangères en août 1914). L’Allemagne a mis son armée sur le pied de danger de guerre ; cela implique une aggravation des mesures déjà prises. La Russie a pris d’importantes décisions pour ses chemins de fer.  Ce même jour, le baron Wilhelm Eduard von Schoen, ambassadeur d’Allemagne à Paris, adresse au président du Conseil, René Viviani, un ultimatum en provenance du chancelier Bethmann-Hollweg selon lequel la France avait dix-huit heures pour annoncer sa neutralité dans le conflit entre l'Allemagne et la Russie.» La France ne répondit pas à cet ultimatum. Von Schoen avait pour mission de s'assurer le refus de la France, et, pour y parvenir, avait la possibilité d'exiger « la remise des forteresses de Toul et Verdun » comme gage de neutralité. Il quittera son poste 4 jours plus tard, après avoir remis la veille une note à Viviani, selon laquelle le gouvernement allemand se considérait en état de guerre avec la France.

Le 31 juillet, notre représentant à Vienne s’étonne : «Je suis stupéfait de voir avec quelle insouciance et en même temps avec quel égoïsme on s’est ici lancé dans une aventure qui pourrait avoir pour toute l’Europe les plus terribles conséquences. »  Le 1er août, les deux journaux officiels des Gouvernements Autrichien et Hongrois publient ce qui suit : « Par une communication officielle  du 31 juillet de cette année, sa Majesté Impériale et Royale Apostolique a daigné ordonner la mobilisation générale de l’armée, de la marine de guerre (…) Cette disposition est motivée par la mobilisation ordonnée en Russie. La décision (…) n’implique aucune espèce de tendance agressive, au contraire il est uniquement question d’une disposition de précaution prise pour la défense irrémissible de la Monarchie. » Le 31 juillet par un courrier confidentiel, notre légation de St Pétersbourg nous apprend « que les moyens de mobilisation de la Russie sont beaucoup plus lents que ceux de l’Autriche. On cite la Bukovine comme le point par lequel l’armée russe pourrait tenter de pénétrer sur le territoire autrichien. » Télégramme du 1er août de notre légation à Berlin : « Mobilisation générale flotte et armée décrétée premier jour mobilisation deux août ». Le ministre des Affaires étrangère se confie à notre ambassadeur à St Pétersbourg et lui affirme que « l’ambassadeur d’Allemagne était très ému en lui remettant la déclaration de guerre et qu’il avait même pleuré(…) le comte de Pourtalès s’était toujours persuadé que la Russie ne marcherait pas. » «Le Ministre Impérial des Affaires Etrangères  a reçu cette communication avec beaucoup de calme, et a dit à l’ambassadeur que la responsabilité de tout le sang versé retomberait sur l’Allemagne.»

Le 31 juillet, la Belgique mobilise par voie d’affiches et de presse,  malgré l’impréparation de l’armée et les dissensions au sein de l’Etat-major général, cette  mobilisation générale fut une réussite. Ce même jour, notre ambassadeur à Londres dit à Sir Francis Villiers, un diplomate britannique, que « la Grande Bretagne et les autres nations garantes de notre indépendance pouvaient être assurées que nous ferions tout notre possible pour maintenir notre neutralité, il ajoute, nos forces militaires considérablement développées (ndlr, l’armée belge dispose d’environ 200 000 hommes, troupes en campagne et garnison des forts) à la suite de notre réorganisation récente étaient à même de nous mettre à l’abri de toute tentative de violation de territoire. » 

Dès le 1er août, lorsque l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, l'état-major allemand a déjà décidé d'appliquer le fameux « plan Schlieffen », (ndlr, il doit son nom au général von Schlieffen qui fut le chef d'état-major de l'armée allemande de 1891 à 1905) son principe est simple. L'obsession de Berlin est d'éviter la guerre sur deux fronts. Il s'agit donc d'écraser les Français à l'ouest en quelques semaines, le temps que les Russes mobilisent, pour se retourner ensuite avec toutes ses forces contre les armées du tsar. Pour être certaine de vaincre la France, l'Allemagne estime que le moyen le plus sûr est une traversée rapide de la Belgique qui permettrait de fondre sur Paris en prenant à revers le gros des forces françaises. Dans un courrier du lendemain, le désespoir  submerge notre témoin privilégié à Vienne, il écrit  : «Le sort paraît en être jeté et la guerre générale semble devenir inévitable. L’Allemagne a ordonné la mobilisation (…) des patrouilles russes avaient franchi la frontière de l’Empire Germanique.»

La mobilisation française s'est déroulée en 17 jours, du 2 au 18 août 1914, comprenant le transport, l'habillement, l'équipement et l'armement de plus de trois millions d'hommes dans tous les territoires français, essentiellement en métropole mais aussi dans certaines colonies, puis leur acheminement par voie ferrée essentiellement vers la frontière franco-allemande de l'époque.

Le 2 août, notre légation nous fait part de l’ambiance dans la capitale française : « La vie devient très difficile à Paris ; le rappel de tous les Français jusqu’à l’âge de 48 ans, sans compter les volontaires et le départ des étrangers rappelés par leurs divers gouvernement, désorganise absolument l’existence. Beaucoup de magasins sont fermés ; il en est de même de plusieurs grands hôtels ; la plupart des services publics ne parviennent plus à se suffire à eux-mêmes. Il est très difficile de trouver des voitures (ndlr, hippomobiles) ou des automobiles ; les tramways et le Métro ne circulent que partiellement ; tous les autobus ont été réquisitionnés, de même que les automobiles privées ; les magasins sont dépourvus de certaines marchandises et les prix ont monté dans des proportions exorbitantes. Aujourd’hui le lait et le sel ont commencé à manquer. Les gares sont absolument envahies et il est devenu très difficile de sortir de Paris.» et aussi  que «diverses manifestations ont eu lieu (…) ; plusieurs magasins plus ou moins allemands ont été sérieusement saccagés et pillés. »


L’ultimatum de l’Allemagne à la Belgique

C’est le 2 août au soir, que le gouvernement belge effaré prend connaissance de l'ultimatum allemand : il faut laisser passer les troupes du Reich ou s'exposer à la guerre. « La sécurité de l'Allemagne contraint les troupes du Reich à pénétrer en territoire belge », estime la note remise à Bruxelles. Voici le texte de cet ultimatum : « Le gouvernement allemand a reçu des nouvelles sûres d’après lesquelles les forces françaises auraient l’intention de marcher sur la Meuse par Givet et Namur. Le gouvernement impérial allemand ne peut s’empêcher de craindre que la Belgique, malgré sa meilleure volonté, ne soit pas en mesure de repousser sans secours une marche en avant française. C’est un devoir impérieux de conservation de l’Allemagne de prévenir cette attaque de l’ennemi. Si la Belgique se comporte d’une façon hostile contre les troupes allemandes et fait particulièrement des difficultés à leur marche en avant, l’Allemagne sera obligée de considérer la Belgique en ennemie ». Cette demande est le corollaire de la volonté d’appliquer le plan Schlieffen dont les idées maîtresses sont d'abord de concentrer le gros des armées allemandes le long des frontières occidentales du Reich en n'assurant qu'une protection minimale à l'est face au danger russe. Ce plan implique l'obtention d'un droit de passage par la Belgique ou, à défaut, le passage en force avec violation de la neutralité belge.  Berlin promet d'évacuer la Belgique dès que possible et s'engage sur une indemnisation. Le gouvernement belge dispose de 12 heures pour répondre.  Il s’agit sans doute d’un humour très particulier que d’affirmer que l’on va envahir un pays en vue de contribuer à sa défense. À la réception de cet ultimatum, le roi Albert 1er réunit aussitôt un conseil de ministres et de généraux qui délibéra toute la nuit sur les mesures à prendre pour parer à l’invasion imminente. Le lundi 3 août, à 7 heures du matin, une réponse ferme est remise à la légation allemande, sans faillir, la Belgique choisira de se défendre ; cette réponse parviendra à Berlin peu après midi. Plus tard, ce soir-là, le kaiser lance un appel personnel au roi Albert, ultime tentative d’obtenir le libre passage de ses troupes sur le territoire. Ce message n’a d’autre résultat que de déclencher la fureur du roi, qui donne l’ordre de détruire immédiatement les ponts sur la Meuse à hauteur de Liège ainsi que ceux de la frontière luxembourgeoise. Dans un même temps, il charge le général Gérard Leman, commandant de la forteresse de Liège de tenir jusqu’au bout. Ce soldat, blanchi sous le harnais (il entre comme élève à l'École militaire en 1867 et en sort premier de promotion en 1872 avec un grade de lieutenant du génie) ,  ne décevra pas  la confiance de son commandant en chef. Le vieux lion et ses hommes tiendront au-delà de toutes les espérances.

Le refus de l’ultimatum de Berlin est encore marqué par la proclamation du « roi-soldat », qui se rend en uniforme et à cheval, le 4 août, au Palais de la Nation et prononce devant les Chambres réunies : « Un pays qui se défend s'impose au respect de tous ; ce pays ne périt pas. Dieu sera avec nous dans cette cause juste. Vive la Belgique indépendante ».  La guerre fut déclarée par l’Allemagne à la Belgique ce même 4 août 1914.


Je ne connais que des Allemands 

Le 4 août 1914 à Berlin, l'empereur Guillaume II réunit les représentants de tous les partis siégeant au Reichstag et proclame dans un discours : « Je ne connais plus de partis, je ne connais que des Allemands ! Comme preuve du fait qu'ils sont fermement décidés, sans différence de parti, d'origine ou de confession à tenir avec moi jusqu'au bout, à marcher à travers la détresse et la mort, j'engage les chefs des partis à avancer d'un pas et de me le promettre dans la main ». Ces phrases remportent un franc succès chez les parlementaires, même au sein de la majorité du parti d'opposition qu'est le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD). Et la plupart des députés vont y adhérer. Une des raisons centrales en est le fait que le gouvernement est parvenu pendant la crise de juillet à convaincre l'opinion que l'Empire allemand se trouvait face à une guerre défensive contre la Russie. Il en va de même pour une grande partie de la SPD et des syndicats. Le Reichstag vote alors pour les crédits de guerre nécessaires. Si le SPD avait organisé des manifestations de masses pour la paix quelques jours auparavant, sa position change fortement après le déclenchement du conflit. Les pacifistes et les hommes politiques engagés pour la lutte des classes et l'internationalisme comme Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont alors isolés. Les réformistes convaincus comme Eduard David, Wolfgang Heine et Ludwig Frank parviennent à imposer le vote des crédits de guerre dans le court moment entre le début de la guerre le 1er août et la décision du Reichstag le 4 août 1914. Le SPD, et avant tout son aile droite, utilisent l'occasion pour faire cesser l'accusation selon laquelle les sociaux-démocrates sont sans patrie.


Les Allemands franchissent la frontière

À l’aube du 4 août, les troupes du général Otto von Emmich entrent en Belgique. Elles ne tardent pas à essuyer les tirs de cavaliers et de troupes à bicyclette belges, qui montrent une détermination inattendue à leur progression sur notre territoire. Des cavaliers allemands distribuent des tracts niant toute intention agressive ; rappelant dans  sa forme l’appel du kaiser au roi : «ses intentions les plus amicales » . Le 6 août, la situation est chaotique dans les deux camps. L'état-major allemand, surpris par la résistance belge, à laquelle il ne s'attendait pas, a dû retirer des troupes étrillées par les Belges lors des premiers combats et les Belges eux-mêmes sont épuisés d'avoir dû combattre des troupes supérieures en nombre. Parvenant à poursuivre leur avancée jusqu’à Liège, l’envahisseur  trouve les ponts en aval et en amont de la ville coupés, les ordres du roi, émis trois jours plus tôt, avaient été exécutés à la lettre. Cet état de choses est également la preuve de l’élan patriotique,  de la ferme volonté de nos soldats et de leur détermination à s’opposer à la progression de l’ennemi; bravant  l’avertissement qui considère les démolitions comme « des actes hostiles ».  Le 4 août, le premier jour de l’invasion six otages sont exécutés à Warsage et le village de Battice est entièrement brûlé. «Notre avancée en Belgique est sans doute brutale, écrit von Moltke (général prussien, qui assurait le commandement pendant les six premières semaines de la Première Guerre) le 5 août, mais nous luttons pour notre pour notre existence même, et tous ceux qui se mettent en travers de notre route doivent en assumer les conséquences.»

Belgique envahie


Le gain d’un temps précieux

La Belgique envoie, en ce 4 août, un même message  aux trois puissances de la Triple Entente : «Le Gouvernement de la Belgique a le regret de devoir annoncer au Gouvernement (…) (ndlr, de la France, de l’Angleterre et de la Russie)que ce matin les forces de l’Allemagne ont pénétré sur le territoire belge en violation des engagements qui ont été pris par traité. Le gouvernement du Roi est fermement décidé à résister par tous les moyens en son pouvoir. La Belgique fait appel à l’Angleterre à la France et à la Russie pour coopérer, comme garantes, à la défense de son territoire. Il y aurait une action concertée et commune ayant pour but de résister aux forces employées par l’Allemagne contre la Belgique et en même temps de garantir le maintien de l’indépendance et de l’intégrité de la Belgique dans l’avenir. La Belgique est heureuse de pouvoir déclarer qu’elle assumera la défense de ses places fortes. » Et elle l’assumera pleinement car là où Schlieffen, révisant son plan en 1912, n'avait prévu qu'une seule division pour investir Liège et Namur, il en fallu huit pour uniquement réduire Liège, au prix d'un temps précieux et de pertes évaluées à 5.300 morts environ. Cinq armées allemandes d'invasion (1 million d'hommes) devaient traverser le Limbourg, Liège, le Hainaut, le Brabant, Namur et le Luxembourg en quelques jours. Elles mirent plus de trois semaines à le faire. À Liège, le siège commença le 5 août 1914 par l'attaque des intervalles entre les forts situés tout autour de la ville, et se termina le 16 août 1914 suite à la reddition du dernier d'entre-eux.

Le 5 août, le roi Albert fait une proclamation « À l’armée de la nation » il commence par rappeler les faits : « Sans la moindre provocation de notre part, un voisin orgueilleux de sa force a déchiré les traités qui portent sa signature et violé le territoire de nos Pères. Parce que nous avons été dignes de nous-même, parce que nous avons refusé de forfaire à l’honneur, il nous attaque. Mais le monde entier est émerveillé de notre attitude loyale.» Il termine en annonçant son intention de prendre le commandement de l’armée : « Soldats ! Je pars de Bruxelles pour me mettre à votre tête. »

Notre ambassadeur à Londres, nous apprend que «Les Chambres ont voté 100 millions de livres sterling pour la guerre et une levée de 500.000 hommes. Les Ambassadeurs de France et de Russie sont venus féliciter le Ministre du Roi de la conduite héroïque de l’armée belge qui, en retardant la marche des Allemands obligeait ceux-ci à modifier leurs plans primitifs et donnait le temps aux ennemis de l’Allemagne de concentrer les forces de la défense générale. On prépare activement l’envoi du corps expéditionnaire. Les premiers transports de vivres et de matériel partiront le Dimanche 9 de ce mois (ndlr, août), les troupes seront embarquées ensuite et l’on prévoit qu’à la fin de la semaine prochaine, c’est-à-dire vers le 15, les 100.000 hommes du corps seront réunis sur la côte française.(…) Aujourd’hui (ndlr, vraisemblablement  le 7 août) l’admiration dans ce pays pour la Belgique est sans bornes. Dans les clubs militaires, on boit aux valeureux Belges. Les journaux de toutes nuances louent notre nation. »


La légion d’honneur est décernée à Liège

Le 7 août, le chef la légation de France en Belgique, Antony Klobukowski, diplomate français d’origine polonaise,  adresse, à Paris, le télégramme suivant: «Liège continue à repousser avec entier succès nouveaux et furieux assauts. Pendant quatre jours elle aura arrêté avec effectifs restreints trois corps d’armée. Allemands ont demandé armistice pour enterrer leurs morts. Les forts tiennent toujours. Situation en Belgique excellente à tous points de vue.» La bravoure de notre armée est acclamée partout en France, ainsi notre consul à Lyon rapporte à Julien Davignon que « plusieurs Régiments ont passé devant le Consulat où le drapeau Belge est largement déployé, j’aurais voulu, Monsieur le Ministre que vous puissiez entendre les acclamations, voir les marques de sympathie de la part de leurs Officiers et des hommes de la troupe, toute entière partant. L’enthousiasme réfléchi, sans exubérance, la volonté la plus ferme, le courage le plus résolu est partagé par tous. Puissent les Glorieuses journées déjà à l’Actif des Armées Belges se continuer et amener dans le délai le plus court la solution la plus heureuse et le triomphe de ceux qui s’unissent et défendent une seule chose, la liberté.»  Le 8 août, Raymond Poincaré, le président de la République décerne la légion d’honneur à la ville de Liège. Lorsque notre ambassadeur, le baron Paul Guillaume, voulu le remercier : « il n’a pas voulu accepter mes remerciements, déclarant que c’était lui qui avait à me remercier et à me féliciter. Je ne lui ai pas caché que selon moi, la France nous devait ainsi la valeur de quatre jours de retard dans la mobilisation allemande. Il en est convaincu. (…) L’armée française est donc en Belgique ; mais ce ne sont encore que les avants postes ; avant quatre jours le gros de l’armée française sera à nos côtés. Il suppose d’ailleurs que les soldats français ont déjà livré bataille aux Allemands sur notre territoire.» La résistance belge exacerba la fausse croyance des Allemands en des francs-tireurs. Cette croyance a d’ailleurs été répandue parmi la troupe à qui on avait fait miroiter la traversée de la Belgique comme une promenade de santé, ce qui se révélant faux, il était plus facile d’en rejeter la faute sur les terroristes et l’hostilité de la population que sur une propre erreur d’appréciation. Ainsi la précision des tirs des batteries des forts de Liège n’a pas été attribuée par l’ennemis à l’adresse de nos artilleurs, mais aux fait que des civils, en faisant des signes, permettaient à nos batteries d’ajuster leur tir. Cette hantise allemande du franc-tireur remonte à la guerre franco-prussienne de 1870. Depuis, tous leurs manuels soulignent le danger que représentent ces «Franktireurs» pour l’armée régulière. La solution préconisée est la prise d’otages suivie, en cas d’attentat,  et leur exécution en guise de représailles. Ces instructions furent appliquées sur le terrain et l’horreur ne fit que croître au cours des trois premières semaines. On fait état de massacres de civils à grande échelle ; comme à Andenne où l’on dénombre 211 morts, à Tamines 384, à Dinant 674. Ces massacres jetteront l’opprobre sur l’armée allemande et le « viol de la Belgique » devient un thème récurrent de la propagande alliée, jusque par-delà les mers.  L’horreur aura hélas encore bien souvent l’occasion de s’exprimer, allant crescendo au fur et à mesure que la guerre progresse dans le temps et dans l’espace, mais la suite relève de l’histoire militaire.  


 

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