Troisième Conférence Internationale sur les victimes de violences ethniques et religieuses au Moyen-Orient: intervention du Ministre Reynders

 
Intervention du Vice-Premier Ministre et Ministre des Affaires étrangères du Royaume de Belgique, M. Didier REYNDERS, à l’occasion de l’ouverture de la Troisième Conférence ministérielle sur les victimes de violences ethniques et religieuses au Moyen-Orient

Bruxelles, le 14 mai 2018

 

Monsieur le co-Président,
Mesdames et Messieurs les Ministres et Secrétaires d’Etat,
Mesdames et Messieurs les Dirigeants d’Organisations internationales,
Excellences, Représentants de nombreux pays,
Mesdames et Messieurs les Représentants de communautés religieuses ou ethniques,
Mesdames, mesdemoiselles et Messieurs, chers amis,

Mon collègues Gebran Bassil, Ministre des Affaires étrangères de la République du Liban, et moi-même sommes très heureux de vous accueillir toutes et tous aujourd’hui à la Troisième Conférence ministérielle sur les victimes de violence ethniques et religieuses au Moyen-Orient, qui s’inscrit dans la continuité des conférences de Paris, en 2015, et de Madrid, en 2017.

Nous nous sommes réunis ici à Bruxelles avec une ambition commune, à savoir préserver durablement le riche héritage culturel, confessionnel et ethnique qui caractérise le Moyen-Orient.

La main de Fatima, logo de cette conférence, a été spécifiquement choisie car elle symbolise la protection dans différentes religions et montre comment des forces bienveillantes venues de différents horizons, les doigts, peuvent former une alliance forte, la main, lorsqu’elles travaillent en harmonie.

Cette diversité, richesse inestimable et inspirante, a été frontalement attaquée ces dernières années par la folie meurtrière d’extrémistes criminels qui souillent la religion qu’ils prétendent pourtant servir.

Faisant preuve d’une unité de vues peu commune, la communauté internationale a rassemblé d’importants moyens militaires, depuis 2014, pour mettre un coup d’arrêt aux crimes de Da’ech. Les forces armées irakiennes, sous la conduite déterminée du gouvernement fédéral irakien, ont fourni un travail admirable en partenariat étroit avec la Coalition internationale contre Da’ech. Nous les félicitons sincèrement pour cela, ainsi que toutes les forces alliées qui ont contribué à cette cause.

Quand la France et la Jordanie ont organisé la première Conférence ministérielle, en septembre 2015, en vue d’attirer l’attention du monde sur le sort des victimes de violences ethniques et religieuses au Moyen-Orient, l’expansion territoriale de Da’ech était à son apogée. Quand l’Espagne et la Jordanie ont repris le flambeau, en mai 2017, la bataille de Mossoul faisait toujours rage.

Aujourd’hui, la situation sur le terrain a évolué de manière assez spectaculaire. Et, une fois n’est pas coutume, pour le meilleur. Avec la chute de Mossoul et de Raqqa, Da’ech en tant qu’entité territoriale « quasi étatique » a été vaincue. L’Irak est progressivement en train de se remettre sur pieds. Et sa population commence, petit à petit, à se sentir davantage en sécurité. Ceci constitue assurément une réalisation majeure et remarquable, même si le risque que Da’ech -ou une nouvelle émanation de cette hydre malfaisante- réapparaisse un jour reste toujours présent, si l’on n’y prend garde.  

L’axe prioritaire de notre action doit consister maintenant à favoriser la stabilité de sorte que les nombreuses personnes déplacées puissent retourner en sécurité dans leurs villes, villages et foyers.

La tâche est immense étant donné l’ampleur massive des destructions et les profonds traumatismes infligés.

Une importante conférence pour mobiliser le soutien de la Communauté internationale à la reconstruction de l’Irak s’est tenue en février dernier et nous félicitons le Koweït pour son impeccable organisation.

Une autre conférence visant à mobiliser l’aide humanitaire pour la Syrie, où le conflit fait malheureusement toujours rage, a été organisée par l’Union européenne et les Nations Unies ici à Bruxelles, il y a trois semaines. Un bon nombre de mes collègues présents aujourd’hui y participaient déjà.

La présente conférence de Bruxelles, s’inscrivant dans la continuité de celles de Paris et de Madrid, est tout à fait complémentaire aux efforts militaires et financiers que je viens de mentionner.

Notre objectif commun aujourd’hui est de maintenir l’attention de la Communauté internationale focalisée sur un aspect particulier du conflit, à savoir la détresse de certaines minorités ethniques et religieuses dont l’existence même pourrait se voir menacée si des mesures urgentes ne sont pas prises afin d’assurer leur retour sûr, digne et durable.

Dans leur écrasante majorité, les victimes de Da’ech en Irak et en Syrie sont musulmanes. Toutefois, certaines minorités religieuses, comme les Yézidis, les Chrétiens, les Shabaks, les Kakaïs et d’autres, ont été spécifiquement ciblées et persécutées par ce groupe terroriste pour leurs croyances.

Il est désormais clairement établi que ces minorités ont été victimes de crimes contre l’Humanité, crimes de guerre et autres violations très graves des droits de l’Homme. Pour ces communautés précarisées, les défis ne se sont pas arrêtés avec la défaite militaire de Da’ech.

La situation des Yézidis dans la région irakienne du Sinjar est probablement la plus dramatique et emblématique. Nous aurons l’honneur d’écouter tout à l’heure le témoignage de Nadia Murad, Ambassadeur de bonne volonté de l’ONUDC et infatigable militante de la cause yézidie. Son plaidoyer en faveur d’actions concrètes mérite d’être clairement entendu  par la communauté internationale.

Cette conférence offre à plusieurs représentants éminents de ces minorités l’opportunité de nous donner un aperçu de leurs besoins et des défis auxquels ils continuent d’être confrontés. Ces défis sont pour eux existentiels. Il est de notre devoir de les aider à les relever.

Dans les “priorités de Madrid”, fondées sur le Plan d’action de Paris, nous avions identifié des domaines d’action concrets à court et moyen termes. Ceux-ci couvrent quatre champs larges qui sont toujours d’actualité aujourd’hui : 1) faciliter le retour des personnes déplacées en Assurant des conditions de vie sûres et décentes, 2) maintenir la diversité et la pluralité à travers la réconciliation et l’éducation, 3) protéger le patrimoine culturel et religieux en péril et 4) lutter contre l’impunité et garantir la justice.

Ces priorités doivent nous inspirer pour mener des actions concrètes. Aujourd’hui est venu le temps de faire le point sur ce qui a été fait, de déterminer lesquelles de ces priorités sont actuellement les plus urgentes, eu égard à la situation sur le terrain, ainsi que d’identifier de nouveaux projets et actions complémentaires aux efforts de stabilisation existants.

Mon pays, la Belgique, est engagé sur plusieurs plans en Irak et en Syrie, que ce soit militairement au sein de la Coalition anti-Da’ech ou à travers son action humanitaire et politique.

Dans le cadre de la stabilisation, un soutien spécifique doit être apporté aux autorités et structures qui ont la tâche d’administrer les territoires libérés de Da’ech.

Cette assistance prend différentes formes. Il peut s’agir de moyens financiers, d’assistance technique ou encore de conseil institutionnel. A très court terme, les travaux de restauration des infrastructures de base et le soutien aux projets d’emploi local sont prioritaires.

Nous avons considérablement contribué au fonds de stabilisation du PNUD pour l’Irak et au fonds MADAD pour la Syrie et ses pays voisins, ainsi qu’à d’autres fonds humanitaires, sans oublier le déminage qui constitue un des besoins les plus pressants.

La tâche qui nous attend reste énorme. A mesure que s’estompe l’écho de la fureur des combats, l’étendue des dommages et des besoins devient de plus en plus perceptible, tandis que, dans le même temps, l’attention des médias et des donateurs tend à se détourner vers d’autres ‘points chauds’ du monde.

Parmi le large éventail d’actions à entreprendre, la Belgique croit fermement au rôle central de la promotion de la cohésion sociale. Les tensions ethniques et religieuses restent considérables, la violence qui s’est emparée de la région continue à assombrir les perspectives d’avenir. C’est pourquoi les projets visant à promouvoir la réconciliation et la coexistence des différentes communautés sont cruciaux, de même que le sont les mesures pour lutter contre l’impunité et garantir la justice.

En effet, Da’ech, mais aussi d’autres groupes et milices extrémistes, ont commis des atrocités gravissimes qui ne peuvent demeurer impunies. Afin de reconstruire une société résiliente sur des bases solides, il est indispensable de lutter contre l’impunité des responsables de ces atrocités commises en Syrie et en Irak. Pour donner une chance à la réconciliation, nous devons nous assurer que ces responsables rendent effectivement comptes de leurs actes.

Cette lutte contre l’impunité est une responsabilité partagée et solidaire de tous les Etats. Nous saluons à cet égard l’engagement de l’Irak et continuons à appeler le Conseil de sécurité des Nations Unies à porter la situation en Syrie devant la Cour pénale internationale.

La Belgique soutient activement les efforts visant à renforcer la coopération judiciaire internationale et à établir des mécanismes efficaces pour recueillir et conserver les preuves, en étant un des principaux bailleurs de fonds au ‘Mécanisme international d'enquête indépendant et impartial‘ sur les crimes les plus graves commis en Syrie. Par ailleurs, nous avons coparrainé la Résolution établissant une équipe d’enquêteurs chargée d’investiguer les crimes commis par Da’ech en Irak.

L’établissement des responsabilités pour les auteurs d’atrocités va de pair avec la réconciliation. Ces deux éléments sont cruciaux pour une cohésion sociale durable.

C’est pourquoi nous soutenons activement les initiatives dans ce domaine, comme le travail de la MANUI (Mission d’Assistance des Nations Unies en Irak), qui a développé un plan de réconciliation nationale, ou encore celui de la Communauté de Sant’ Egidio qui assiste la Commission suprême pour la réconciliation nationale de l’Irak. De cette manière la société irakienne pourra entamer le processus l’amenant d’un passé divisé vers un avenir partagé.

Mossoul et la province de Ninive, tout comme la région de Raqqa sont très symboliques à cet égard, avec leur longue histoire de multiethnicité. Un partage du pouvoir équilibré et une participation équitable de tous les groupes dans la gestion de la société sont les clés d’une nation stable. Sans elles, le ressentiment continuera à miner la stabilité. Outre qu’elle apporte la paix civile, une société inclusive est également la clé de la prospérité.  

Mesdames et Messieurs,

Lutte contre l’impunité, réconciliation, gouvernance inclusive sont quelques-uns des remèdes pour surmonter les traumatismes et la terreur qui ont sévi dans cette région. D’autres, tout aussi importantes sur le long terme, sont la sécurité, la création de perspectives économiques et d’emplois, la lutte contre la corruption et l’établissement des valeurs de démocratie, de droits de l’homme, de citoyenneté et d’égalité.

Cette conférence est un forum pour tous ceux qui sont engagés à créer un environnement pour le retour et la protection durable de ces communautés religieuses et ethniques menacées. Nous partageons tous le vif souhait que les victimes puissent retourner sur leurs terres natales, retrouver leurs proches, pratiquer librement leur religion et avoir la chance de s’épanouir dans une nation multiculturelle et tolérante.

Chers amis, je vous remercie pour votre présence aujourd’hui, qui prouve en elle-même votre soutien à cette cause importante.

Choukran