Discours du roi Philippe à la réunion de l’Assemblée générale des Nations Unies

Discours de Sa Majesté le Roi des Belges
à la réunion de l’Assemblée générale des Nations Unies
sur la consolidation et la pérennisation de la paix

New York, mardi 24 avril 2018

 

Monsieur le Président de l’Assemblée générale,
Monsieur le Secrétaire général,
Messieurs les Chefs d’Etat et de Gouvernement,
Mesdames et Messieurs les délégués,

Réaliser une paix durable dans le monde, n’est-ce pas là notre ambition à tous ? Cette paix est plus que jamais nécessaire, mais aussi plus que jamais à notre portée. Ce n’est pas une utopie. Il faut y croire et agir en conséquence. Le constat que le nombre de conflits violents majeurs a triplé depuis 2010 doit nous faire réagir. Des centaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants y perdent la vie, sont déplacés de force ou s'exilent pour survivre. Des économies sont dévastées. Des pays ne se reconstruisent que très difficilement. Ce constat doit nous faire réagir avec d’autant plus de détermination que la mise en œuvre de l’Agenda 2030, adopté il y a à peine 2 ans, est menacée dans de nombreux pays par les conflits qui y sévissent.

Mesdames et Messieurs,

Au cours de son histoire, au cœur de l’Europe, la Belgique a connu des conflits armés majeurs. Mon pays s’est engagé pleinement dans les Nations Unies et dans la construction européenne parce qu’il s’agissait de deux projets de paix durable, fondés sur le dialogue, la solidarité et le respect d’autrui. L’Europe s’est faite grâce à une réconciliation en profondeur et par un rapprochement progressif. Pour un pays comme le mien, qui a été pendant des siècles une terre de champs de batailles, accueillir la capitale de l’Europe pacifiée, est non seulement une victoire sur l’histoire, mais surtout l’aboutissement d’efforts soutenus. L’Europe est un projet porteur, qu’il s’agit de continuer à construire et à améliorer. Cela nécessite une vigilance constante et une réelle force de conviction. La paix durable à laquelle nous continuons à aspirer, c’est plus que l’absence de guerre, plus encore que la création d’institutions. C’est la mise en place d’un cadre respectueux de la dignité humaine.

C’est cette même paix durable que prône la Charte de notre organisation quand elle invite à prendre les « mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d'écarter les menaces à la paix ». Comme le rappelle son préambule, la Charte se fonde sur « la dignité et la valeur de la personne humaine ». L’ambition qui nous guide tous est de créer des sociétés qui n’humilient personne, qui ne laissent personne de côté, qui donnent à chacun la faculté d’avoir confiance en soi et d’exprimer ses talents. La dignité d’une société se mesure à la manière dont elle prend soin des plus faibles et des plus fragiles.

C’est pourquoi la Belgique soutient fermement la direction donnée par le Secrétaire général de mettre la prévention de la violence au premier plan de notre organisation.  L’Agenda 2030 est un tel instrument de prévention, et donc de développement. Réduire la pauvreté, les inégalités et les discriminations, garantir la protection et le respect des droits humains pour tous, reconnaître la place égale des femmes dans la société, lutter contre la dégradation de l’environnement, mettre en place des institutions résilientes, capables de détecter et de gérer les tensions, voilà ce qui permet de s’attaquer aux causes profondes des conflits. Dans nos sociétés, stimulées, mais aussi fragilisées, par les nouvelles technologies, une vigilance accrue est nécessaire. Et dans notre monde aux frontières plus floues, cette vigilance nous engage tous. Au fil des ans, notre organisation a développé des instruments performants de détection de risques et de médiation. Utilisons-les pleinement, de concert avec les partenaires régionaux. Unir ses forces en vue de mieux atteindre un objectif, ce n’est pas faire abandon de souveraineté, mais au contraire en faire pleinement usage.

Notre organisation a également développé une longue expérience de consolidation de la paix. Pour éviter que des Etats sortis d’un conflit ne plongent à nouveau dans la violence, nous savons toute l’importance du rôle de leaders nationaux déterminés et du rétablissement d’institutions inclusives et représentatives, au service des gens. Des institutions dans lesquelles ils se reconnaissent et dans lesquelles ils ont confiance. Une paix durable ne peut s’installer qu’en impliquant toute la société et notamment les femmes et les jeunes - qui dans de nombreux pays représentent une part croissante de la population. C’est le travail commun de cet ensemble de partenaires, et l’appropriation de ce processus, qui créent le socle solide d’une paix durable.

Si la paix se forge par l’action, elle se réalise dans le temps. Les relations entre les hommes ne se décrètent pas, elles se construisent ou se reconstruisent patiemment dans la confiance. Les conflits et les guerres causent des blessures si profondes que la fin des hostilités n’est que le début d’un long parcours. L’ancien président égyptien Anwar al-Sadat, s’adressant à la Knesset en 1977, soulignait à merveille la nécessité de reconfigurer les relations entre parties. Et je cite : « Il reste un autre mur. Ce mur constitue une barrière psychologique entre nous, une barrière de suspicion, de rejet, de peur, de déception, une barrière d’interprétation faussée de chaque évènement et de chaque déclaration. Aujourd’hui je vous demande pourquoi ne nous donnerions-nous pas la main avec foi et sincérité afin qu’ensemble nous puissions détruire cette barrière ? » Fin de citation. Mesdames et Messieurs, oui, il faut du temps pour guérir les blessures causées par l’humiliation et la violence. Il faut du temps pour démobiliser, désarmer, réinsérer. Il faut du temps pour juger et punir. Il faut du temps pour faire mémoire et pour que les victimes d’humiliations trouvent elles-mêmes la force de tendre à nouveau la main. Conscients du temps nécessaire pour que ce travail se réalise, notre devoir collectif, face à chaque situation de crise, est de construire, sans tolérer de retard, le cadre qui rende possible une paix durable.

Mesdames et Messieurs,

Les échecs rencontrés par notre Organisation au cours des dernières années pour empêcher les guerres ou y mettre fin rapidement ne doivent pas faire oublier les succès obtenus, grâce à la détermination de la communauté internationale lorsqu’elle se montre capable d’agir pour le bien commun, mais aussi grâce à la volonté des parties impliquées et des dirigeants concernés. Toutefois, l’ampleur, la complexité, la durée de nombreux conflits encore en cours doivent nous inciter à trouver d’autres voies, qui à terme nous rapprocheront de la paix durable qui fait l’objet de nos échanges d’aujourd’hui. La tâche n’est pas aisée, mais elle repose avant tout sur la foi en l’homme et sur notre fidélité envers la Charte pour laquelle nous nous sommes engagés. La Belgique entend assumer pleinement cet engagement et poursuivre cette ambition avec détermination.