Quand les diamants seront-ils vraiment éthiques?

Une mine de diamant à Kimberley (Australie)
Une mine de diamant à Kimberley (Australie)
(© Shutterstock)

 
[version modifiée 5 mars 2020]

Grâce au processus de Kimberley, la plupart des diamants bruts commercialisés dans le monde ne sont pas issus de zones de conflit. Cependant, il reste une marge d’amélioration. La Belgique - pays du diamant par excellence - insiste sur la nécessité d’élargir la définition de diamant de conflit afin de permettre à l’organisation de réaliser ses objectifs.

Avez-vous du sang sur le doigt lorsque vous portez une bague sertie d’un diamant ? De nos jours, les chances sont relativement minces mais dans les années 1990, la situation était plus complexe. À l’époque, plusieurs guerres civiles violentes faisaient rage en Afrique, notamment en Angola et en Sierra Leone. Des groupes rebelles se servaient des recettes générées par l’exploitation de mines de diamants pour financer leurs actions brutales. Le cinéma et la littérature ont contribué à banaliser la notion de « diamants de sang ».

 
Système de certification

Les Nations Unies ont voulu mettre un terme à ces situations intolérables. En 2003, l’Assemblée générale des Nations Unies a approuvé la création du « processus de Kimberley », baptisé en hommage à la ville diamantaire de Kimberley en Afrique du Sud. Objectif : bannir les diamants de sang ou diamants de conflits, définis comme suit : « diamants bruts utilisés par des mouvements rebelles ou leurs alliés afin de financer des conflits visant à déstabiliser des gouvernements légitimes reconnus par les Nations Unies ».

« Dans le cadre du processus de Kimberley, les gouvernements, l’industrie diamantaire et la société civile coopèrent en vue de garantir la commercialisation de diamants éthiques », précise Joris Totté, qui suit le dossier au SPF Affaires étrangères. « Les pays adhérents s’engagent à instaurer une législation nationale ainsi qu’à assurer un contrôle strict des importations et exportations basé sur un « système de certification ». Chaque cargaison de diamants bruts doit s’accompagner d’un certificat garantissant qu’il ne s’agit pas de diamants de conflits. Les pays participants s’engagent à favoriser la transparence et ne peuvent commercer qu’avec les pays qui appliquent également le processus de Kimberley. »

Aujourd’hui, 54 participants représentent 82 pays. L’UE compte pour un participant. Chaque année, un autre pays assure la présidence et organise une grande conférence. C’était au tour de L’UE a en 2018 au Palais d’Egmont à Bruxelles. Les participants représentent 99 % de la production et du commerce de diamants bruts à l’échelle mondiale. Actuellement, 98,8 % des diamants bruts commercialisés seraient éthiques.

 
Formule unique

Le succès semble résider dans la formule unique. « Les pays qui ne participent pas sont exclus du commerce du diamant », explique Joris Totté. « Les pays ont donc tout intérêt à collaborer. Ils doivent estimer la valeur des diamants le plus exactement possible. À Anvers, une équipe de 17 personnes du SPF Économie contrôle toutes les cargaisons de diamants de manière rigoureuse. Les diamants sous-évalués sont refusés. Ceux dont la valeur est estimée correctement génèrent davantage de recettes, ce qui profite à la population locale. Il s’agit là de l’objectif final. »

D’après Joris Totté, le processus de Kimberley s’est également révélé être un instrument de résolution des conflits. « Si les groupes rebelles perdent leur source de revenus, ils devront forcément déposer les armes. La population locale - avec ses exploitants artisanaux ou creuseurs - en tire immédiatement les bénéfices, puisqu’elle ne doit plus céder une partie de ses revenus à l’un ou l’autre seigneur de guerre. »

 
Une définition au champ trop étroit

Le processus de Kimberley est toutefois perfectible. Le problème réside dans le caractère trop rigide de la définition. Selon Totté, « la Belgique - le membre le plus engagé au sein de l'UE - travaille à élargir la définition. Aujourd’hui, la notion de « groupes rebelles » s’avère bien trop restreinte. Par exemple, dans une région riche en mines de diamants au Zimbabwe, des milices privées recouraient à la violence à l’encontre de la population locale. Mais ce cas ne relevait pas du processus de Kimberley étant donné qu’il ne s’agissait pas de groupes rebelles. Le changement climatique et les droits de l’homme méritent également une attention accrue dans le cadre du processus. »

L’évolution de la définition constituera néanmoins un travail de longue haleine. « Les décisions doivent résulter d’un consensus. Plusieurs pays africains se montrent réticents à l’idée d’adopter une définition plus large qui pourrait limiter leur liberté de mouvement en tant qu’autorité publique. Les pays connaissant une intense activité d’exploitation minière estiment qu’une nouvelle définition poserait des limites à leur politique axée sur les richesses naturelles. D’autres pays redoutent une concurrence à leur diamants synthétiques qui, par définition, ne servent absolument pas au financement de conflits. »

Certaines ONG ont quitté le processus de Kimberley, il était selon elles trop lent. Toutefois, la Belgique croit en une réforme du système, et continuera à travailler d’arrache-pied à l’élaboration d’une définition au champ plus large.
 

Diamant
Pas moins de 86 % du commerce mondial des diamants bruts s’écoule à Anvers (© Shutterstock)

 
Belgique, pays du diamant

Naturellement, le fort engagement de la Belgique dans le processus de Kimberley tient à sa position dans le commerce des diamants. Pas moins de 86 % du commerce mondial des diamants bruts - et 50 % des diamants polis - s’écoule à Anvers, où l’on enregistre des transactions à hauteur de 37 milliards de dollars par an. Le secteur diamantaire pourvoit 6600 postes directs et 26.000 postes indirects.

« Cependant, d’autres aspects entrent en ligne de compte outre la dimension économique », déclare Joris Totté. « La Belgique a également un intérêt stratégique en Afrique qui concerne les grands pays producteurs de diamants. En outre, notre pays a la conviction que le développement durable et l’exploitation de diamants, et par extension de toutes les matières premières, revêtent une importance cruciale dans le développement de ces pays. Ce processus doit bénéficier à la population locale. »

Pour cette raison également, l’Antwerp World Diamond Centre (AWDC) organisera en mai 2020 la deuxième African Diamond Conference, cette fois-ci en Afrique du Sud. « La première édition a eu lieu en 2017 à Anvers. L’AWDC a alors créé un forum en vue d’une réflexion commune en faveur d’une gestion durable et responsable des ressources naturelles en Afrique. La Belgique pourra aussitôt renforcer ses liens avec les pays africains producteurs de diamants. »

L’Union européenne soutient également les pays participants. « En soi, un embargo à l’encontre de pays défaillants n’apporte pas vraiment de solution », estime Joris Totté. « Cette mesure n’a que des conséquences désastreuses sur la population. La meilleure façon d’aider ces pays consiste à mettre en place des systèmes leur permettant de garantir que leurs diamants ne contribuent pas à financer des conflits. » L’UE s’y attèle entre autres en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone. L’Agence belge de développement (Enabel) fournit un soutien au gouvernement centrafricain au nom de l’Union européenne.

En tout état de cause, le processus de Kimberley ne peut pas encore se reposer sur ses lauriers. Outre l’élargissement du champ de la définition des diamants de conflits, il entend également travailler de manière plus professionnelle avec un véritable secrétariat. La revue par les pairs, dans le cadre duquel les pays participants se supervisent les uns les autres à intervalles réguliers, doit également être renforcée. La Belgique s’engagera activement dans cette voie.