Elman Peace en Somalie : la paix, bien plus que l’absence de guerre

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Des jeunes joyeux dans la mer

La thérapie océanique améliore clairement le bien-être mental des jeunes traumatisés. © Elman Peace

Tous les deux ans, le Palais royal sert de cadre à la remise du KBF Prix Afrique, décerné en présence des souverains. Ce Prix est devenu un véritable symbole, via lequel la Fondation Roi Baudouin met à l’honneur des personnes ou des organisations africaines qui se démarquent par leur contribution exceptionnelle au développement de l’Afrique.

Lors des précédentes éditions, la Fondation avait déjà récompensé des lauréats remarquables. En 2011, par exemple, c’est le docteur et prix Nobel Denis Mukwege, « l’homme qui répare les femmes » dans l’Est du Congo, qui s’est vu décerner le Prix. Plus tard, l’Éthiopienne Bogaletch Gebre a reçu cette reconnaissance pour son combat contre les mutilations génitales féminines. Le dernier lauréat en date (2019) était Wecyclers, une entreprise qui collecte et recycle les déchets plastiques au Nigéria. Le Prix s’accompagne d’un soutien financier d’un montant de 200 000 euros.

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Ilwad Elman

Ilwad Elman © Elman Peace

Des améliorations en vue ?

Cette année, le Prix a été décerné à l’ONG Elman Peace, qui œuvre depuis plus de 30 ans en faveur de la paix en Somalie. Situé dans la Corne de l’Afrique, ce pays durement éprouvé ne fait que rarement l’actualité. Et pourtant : une guerre civile a déchiré la Somalie pendant des années, sur une période s’étendant de 1992 à 2005 environ. Les groupuscules terroristes qui sévissaient à l’époque sont en outre toujours actifs dans la région.

Heureusement, des améliorations se font jour. C’est du moins l’opinion de Fartuun Adan, veuve de Elman Ali Ahmed, le fondateur de l’organisation Elman Peace. Accompagnée de sa fille Ilwad Elman, elle s’est rendue à Bruxelles pour recevoir le Prix. « On voit les changements dans la ville. Les gens reviennent, on construit beaucoup de maisons. » « Des élections viennent d’avoir lieu en mai, ajoute sa fille. Le nouveau président incarne un espoir de changement. Nous constatons également une prise de conscience quant au rôle que les ONG comme la nôtre ont à jouer dans la reconstruction de la nation. »

Toutefois, les Somaliens ne se sentent toujours pas en sécurité. « L’angoisse d’une bombe qui pourrait exploser à tout moment demeure », explique Fartuun Adan. « Par ailleurs, nous faisons face à une crise de la biosphère, ajoute Ilwad Elman. Tous les cinq ans, nous devons composer avec une famine causée par la sécheresse. Le changement climatique et l’insécurité se renforcent mutuellement. Il est donc très important de maintenir la question somalienne à l’ordre du jour des discussions internationales. »

La communauté internationale a déjà fourni de sérieux efforts pour améliorer la situation en Somalie. Par exemple, la mission de paix AMISOM, déployée par la Facilité de soutien à la paix pour l’Afrique de l’UE, œuvre depuis 2007 dans le pays. Cependant, l’ONG Elman Peace à elle seule a apporté bien plus qu’une simple pierre à l’édifice.

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Étudiant électricien

Apprendre un métier aux jeunes leur offre la perspective d'une nouvelle vie, loin des groupes armés. © Elman Peace

Un entrepreneur social

Le fondateur et homme d’affaires Elman Ali Ahmed a toujours été un entrepreneur social, comme l’explique sa fille. « Il n’avait de cesse d’aider les enfants des rues et les orphelins. Il formait les jeunes et les engageait. » Cette cause, il a continué de la défendre pendant la guerre civile, à partir de 1992. Lorsque son épouse Fartuun Adan a fui le pays avec leurs trois filles, il est resté sur place pour poursuivre sa mission. En 1996, son engagement lui a coûté la vie.

Après avoir passé dix ans en exil au Canada, Fartuun Adan est rentrée en Somalie pour reprendre le flambeau, suivie de ses filles. Comme son père, l’aînée a perdu la vie en 2019 dans le cadre de son combat. Malgré de douloureux revers, Elman Peace n’a cessé de s’étendre. Aujourd’hui, l’ONG compte plus de 200 collaborateurs dans la capitale Mogadiscio et huit bureaux régionaux répartis sur l’ensemble du territoire somalien.

Drop the Gun, Pick up the Pen

Le cœur des activités reste centré sur la jeunesse. Le programme Drop the Gun, Pick up the Pen compte parmi les plus grandes réussites de l’ONG : déposez les armes, prenez la plume ! « Les organisations terroristes essaient d’acculer les gens jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’autre choix que de les rejoindre, analyse Ilwad Elman. Par exemple, ils empoisonnent les points d’eau et incendient les fermes. »

Pour éloigner les jeunes des groupes armés, Elman Peace entend leur ouvrir des perspectives. Concrètement, l’ONG leur donne la possibilité d’apprendre un métier. « Nous reconstruisons les villes, mais nous manquons de professionnels tels que des électriciens pour effectuer les travaux, explique Fartuun Adan. En Somalie, seules les écoles privées forment des ingénieurs et des médecins. C’est pourquoi nous visons à offrir un enseignement professionnel gratuit. Les jeunes apprennent un métier et trouvent rapidement du travail. »

Chaque année, Elman Peace parvient à soustraire aux bandes armées environ 750 enfants et adolescents soldats. L’organisation soutient également 35 écoles de 100 élèves chacune à Mogadiscio. Au travers d’autres programmes, ce sont environ 15.000 personnes qui bénéficient chaque mois des actions de l’ONG. L’influence d’Elman Peace est manifeste !

Méditation aquatique

Au cours du temps, Elman Peace a développé un large éventail d’activités, y compris sur le plan de l’aide aux femmes. Le programme Sister Somalia, notamment, vient en aide aux victimes de viol. She Will se concentre sur l’éducation des adolescentes. Avec Equal Voices, l’ONG entend fournir aux femmes et aux jeunes des outils pour participer au processus politique.

Le bien-être psychologique est crucial pour les personnes qui ont été traumatisées par le conflit. C’est pourquoi Elman Peace a imaginé le concept d’Ocean Therapy. Des activités organisées sur la plage et dans l’océan (yoga, méditation aquatique, jeux dans l’eau, cercles d’amour…) permettent aux traumas de cicatriser, littéralement.

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Chaîne humaine

Chaîne humaine dans la mer : les activités de plage et d'océan guérissent littéralement les traumatismes. © Elman Peace

Créer un environnement propice

L’approche d’Elman Peace se fonde sur une idée qu’Ilwad Elman pose en ces termes : la paix signifie bien plus que l’absence de guerre. Bien sûr, il est essentiel de déposer les armes. Mais la paix véritable suppose plus qu’un simple cessez-le-feu. « Il faut aussi créer un enabling environment, un environnement qui rend possible une paix durable », explique-t-elle.

« Cela passe par la création d’emplois, l’éducation, la protection, une justice qui fonctionne, la gestion des problèmes environnementaux et bien plus. C’est ainsi que l’on construit un environnement dans lequel les gens peuvent réaliser leur véritable potentiel et avoir la possibilité de donner le meilleur d’eux-mêmes. Parvenir à une paix sincère et durable requiert d’être en paix avec soi-même. »

Dans une société déchirée, polarisée, il s’avère par ailleurs crucial de restaurer la confiance. « La confiance dans les systèmes, dans le gouvernement, entre des personnes qui n’ont aucun autre lien entre elles. Les jeunes qui ont été mis au ban de la communauté, qui ont été étiquetés comme étant dangereux, nous leur faisons confiance en les intégrant dans nos programmes. Et ils nous font confiance en participant aux différentes initiatives que nous leur proposons », souligne Ilwad Elman.

La paix, plus proche que jamais

L’approche d’Elman Peace a déjà été introduite auprès d’organisations citoyennes dans nombre d’autres pays africains, dont la RD Congo, le Burundi et le Nigéria. « C’est tellement important qu’ils ne tombent pas dans le même piège que celui qui nous a valu 30 années de guerre », rappelle Ilwad Elman. Les Nations Unies et l’UE mesurent elles aussi la valeur de cette approche.

S’investir dans un pays aussi fragile que la Somalie n’a rien d’évident. Pourtant, Ilwad Elman et Fartuun Adan ne manquent pas d’énergie pour persévérer. « Quand on voit autant de personnes changer, quand on voit l’amélioration de leurs conditions de vie, ça motive d’autant plus à faire encore mieux », explique Fartuun Adan.

Toutes deux espèrent ardemment que les grands élans d’espoir actuels donneront lieu à une paix sincère et durable. « On en est plus proche que jamais ! », se réjouit Ilwad Elman. C’est aussi la raison pour laquelle elles appellent de tous leurs vœux à ce que la Somalie reste une préoccupation internationale. Mais quoi que l’avenir leur réserve, le KBF Prix Afrique renforce la détermination des deux femmes à poursuivre leur infatigable combat pour la paix.

KBF Prix Afrique

Le KBF Prix Afrique récompense tous les deux ans des contributions exceptionnelles au développement de l’Afrique pour et par les Africains. Il met en lumière des initiatives qui se démarquent dans leur domaine, qui améliorent sensiblement la qualité de vie de la population et permettent aux communautés locales de prendre en main leur propre développement. Le grand public découvre ainsi les nombreux récits inspirants et porteurs d’espoir, les défis et les réussites que l’Afrique a à offrir.

Outre un apport financier de 200 000 euros, le lauréat se voit offrir la chance d’établir des contacts et des partenariats dans le monde entier. Le Prix est remis par la Fondation Roi Baudouin en présence de Leurs Majestés le Roi et la Reine. Lors de la cérémonie récompensant le travail d’Elman Peace, la ministre de la Coopération au développement Meryame Kitir était également présente. Le comité de sélection est présidé par Koen Vervaeke, diplomate de haut rang du SPF Affaires étrangères.

Vous pouvez consulter la liste de tous les lauréats ici.

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