La Belgique s'engage pleinement pour la région du Sahel

INTERVIEW - La Belgique souhaite s'engager davantage au Sahel, une région qui doit faire face à de nombreux défis. L'Envoyé spécial pour le Sahel récemment nommé, Bart De Groof, doit mener cette tâche à bien. Nous lui avons posé quelques questions.

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Chèvres au point d'eau

Un puits pour abreuver le bétail à Tibiri (Niger) (projet Enabel). © Enabel

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Bart De Groof

Bart De Groof

Est-ce la première fois que la Belgique nomme un Envoyé spécial pour le Sahel ? Pourquoi ce besoin ?

C'est en effet la première fois que notre pays nomme un Envoyé spécial pour le Sahel, par analogie avec notre Envoyé spécial pour les Grands Lacs (RD Congo et pays voisins), un poste qui existe depuis longtemps déjà. Avec une fonction spéciale pour le Sahel, nous indiquons à quel point la région est une priorité pour notre pays.

En termes de protocole, un Envoyé spécial confère un peu plus de marge de manœuvre et de poids dans les rencontres et les forums internationaux où il est question du Sahel. Le Sahel est en effet devenu un important centre géostratégique pour de nombreux pays.

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Carte de la région du Sahel

© Shutterstock

Quelles seront vos tâches ?

Elles s'articulent autour de trois clusters.

(1) Tout d'abord, notre service entretient des contacts formels et informels avec tous les acteurs belges dans le dossier du Sahel, tant en interne (différentes directions générales et les cabinets) qu'en externe (Défense, Police, Enabel, Justice, etc.). Une réunion de coordination formelle se tient mensuellement aux Affaires étrangères sous l'impulsion du service Afrique et de la direction géographique de la direction générale Coopération au développement. En ligne avec l’accord de gouvernement, plusieurs départements ont fait du Sahel une priorité et, dans l'esprit de « l'approche globale », nous essayons de coordonner au mieux nos actions dans la région.

Les partenaires privilégiés du service Afrique sont nos postes sur place. Étant donné que nous voulions placer le Sahel en tête de nos priorités, nous avons considérablement étendu et amélioré notre présence diplomatique dans la région ces dernières années. Aujourd'hui, nous disposons d'un réseau dense et de grande qualité, tant au Sahel proprement dit (Mali, Niger, Burkina Faso) que dans les pays voisins qui sont de plus en plus confrontés aux répercussions des problèmes du Sahel : Bénin, Guinée, Côte d'Ivoire, etc.

Avec tous ces partenaires, nous poursuivons l'écriture d'une stratégie belge intégrée pour le Sahel. Au début de cette année, la Belgique a déjà présenté une note politique pour étayer la politique concernant le Sahel. La version retravaillée et publique impliquera également la société civile. Nous travaillons aussi sur la communication stratégique à ce propos.

(2) Un deuxième objectif spécifique de notre service consiste à mettre l'accent sur la dimension régionale. De nombreux défis au Sahel sont presque par définition transfrontaliers. Notre coopération au développement, par exemple, en plus de l'approche traditionnelle par pays, se concentre également sur des problèmes mondiaux tels que le changement climatique et la désertification. La Belgique contribuera à la construction de la « Grande Muraille verte » pour mettre fin à la désertification. La pauvreté, les inégalités socio-économiques et la corruption sont également des préoccupations régionales, tandis que l'insécurité et le terrorisme ne connaissent pas de frontières non plus.

(3) Troisièmement, le Sahel figure en tête de l'agenda de diverses organisations, tant en Afrique (le G5 Sahel, l'organisation régionale pour l'Afrique de l'Ouest Cedeao, l'Union africaine) qu'au niveau international. Il s'agit non seulement de l'ONU et de l'UE, mais aussi de groupes de travail spécifiques tels que la Coalition pour le Sahel, le Partnership for Security and Stability in the Sahel et l'Alliance pour le Sahel. Les Envoyés pour le Sahel de différents pays se rencontrent régulièrement. Je représente la Belgique à ces réunions.

Pourquoi le Sahel est-il si important pour la Belgique ?

Tout d'abord, le Sahel est actuellement la « nouvelle frontière » dans la lutte contre le terrorisme international. Les groupes terroristes de la région représentent une menace pour la population locale et déstabilisent l'ensemble de l'Afrique de l’Ouest.

En outre, notre coopération au développement se concentre traditionnellement sur les pays les plus fragiles. Le Sahel est le point de convergence de nombreux problèmes mondiaux contemporains qui nécessitent une approche cohérente : la pauvreté, les catastrophes écologiques, la crise sanitaire, la question des migrations... 

En tant que zone prioritaire pour la Belgique, nous intégrons notre approche selon trois axes : la politique, la sécurité et l'État de droit, et le développement et l'aide humanitaire.

Enfin, et surtout, nous avons une grande expérience de l'Afrique, tant sur le plan diplomatique que sur celui de la défense et de la coopération au développement, et nos alliés apprécient notre savoir-faire. Nous voulons donc continuer à faire notre part pour relever les défis dans la région.

Quels sont les plus grands défis pour la région du Sahel ?

Une préoccupation directe était de savoir comment, après le chaos qui a suivi le printemps arabe en 2011, le Sahel menaçait de devenir un nouveau refuge pour le terrorisme international. Des ramifications d'Al-Qaïda et de l'État islamique ont émergé dans la région, se greffant sur les lignes de fracture et les conflits déjà existants.

En 2013, ces groupements ont menacé de s'emparer de villes et même d'attaquer la capitale du Mali. S'en est suivie l'intervention de la France, qui a pu repousser les rebelles et les djihadistes dans un scénario de guerre classique.

Depuis lors, nous sommes dans un scénario complexe de guerre asymétrique. Certains groupements radicaux, tels que Boko Haram, sont extrêmement violents et font régner une terreur criminelle, avec des meurtres, des enlèvements et des extorsions. Plusieurs missions militaires, telles que la mission Barkhane dirigée par la France, la force antiterroriste conjointe du G5 Sahel et la force de stabilisation élargie de l'ONU, la MINUSMA, s'y opposent.

Les causes sous-jacentes de la crise au Sahel sont nombreuses et variées : la pression démographique sur des ressources limitées, l'extrême pauvreté et la faim, la désertification, la destruction de la nature et le changement climatique, les conflits entre communautés sédentaires et nomades, les conflits ethniques, le trafic de drogue, les soulèvements nationaux, la corruption, l'absence d'un État qui remplisse correctement le contrat social avec ses citoyens.

En conséquence, les pays du Sahel obtiennent des résultats particulièrement mauvais dans presque tous les indices de développement. Quatorze millions de personnes y vivent au bord de la famine, deux millions d'enfants souffrent de malnutrition et plus de cinq millions de personnes sont des réfugiés. La migration est principalement interne et régionale, mais les réseaux criminels se livrent également au trafic de migrants. Le désespoir pousse parfois les gens à entreprendre le périlleux voyage à travers le Sahara, puis à travers la Méditerranée jusqu'en Europe.

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6 agents de police

À l'initiative d'Enabel, la police fédérale belge aide les forces de police et de sécurité du Burkina Faso à améliorer la sécurité et à rétablir la confiance avec la population. © Enabel/Xzotic

Que fait déjà la Belgique au Sahel ?

Nous sommes déjà très actifs. Nous avons une longue tradition de coopération, notamment dans le domaine de la coopération au développement et de la défense. Outre l'extension de notre réseau de postes, nous participons à diverses missions militaires dans la région : dans le cadre des Nations Unies (la mission MINUSMA au Mali), dans le cadre européen (la mission EUTM au Mali), mais aussi de manière bilatérale (au Niger) et au sein de coalitions telles que Barkhane et Takuba.

Des experts des départements belges concernés travaillent à la réforme de l'appareil de sécurité intérieure et de la justice dans le cadre des missions civiles de l'UE, EUCAP Niger et EUCAP Sahel. Nous sommes très attentifs au respect des droits humains par les forces armées et à la lutte contre l'impunité. Les forces de sécurité intérieure doivent être au service de la population et non la terroriser.

Dans le domaine de la coopération au développement, nous avons tant que possible gagné nos lettres de noblesse. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont depuis longtemps des pays partenaires de notre coopération au développement. Sur la période 2017-2019, nous avons consacré près de 150 millions d'euros à l'aide publique au développement au Sahel. L'agence de développement belge Enabel réalise des projets dans de nombreux pays du Sahel, au nom de notre pays, mais aussi pour des tiers comme l'UE. Enabel est entre-temps devenue la plus grande agence de développement en Mauritanie. En outre, de nombreuses ONG humanitaires belges sont actives dans la région, comme la Croix-Rouge de Belgique, Action Damien ou Oxfam Belgique.

Sur le plan diplomatique, tant au niveau bilatéral que dans le contexte de l'UE, nous entretenons un dialogue politique en prêtant attention à nos principes : la démocratie, la bonne gouvernance, l'État de droit et les droits humains.

Notre pays est-il apprécié dans cette région ?

Il n'est pas toujours possible de savoir comment un pays est perçu spécifiquement, mais en général, nous supposons que la Belgique en tant que pays francophone (hormis l'ex-France coloniale) est appréciée dans la région. Nous disons souvent que la Belgique n'a pas d'agenda caché. Les parties peuvent toujours faire appel à la Belgique pour agir en tant que « honest broker » (médiateur impartial), si nécessaire.

L'objectif est d'améliorer la coordination de la coopération au développement, de la diplomatie et de la défense au Sahel.

Même la police et la justice apporteraient leur contribution. Comment une telle « approche globale » ou « comprehensive approach » sera-t-elle traitée concrètement ? Et pourquoi est-ce nécessaire ?

En une phrase : les problèmes multidimensionnels nécessitent une approche multidimensionnelle. Les nombreux défis au Sahel sont tellement imbriqués qu'il est difficile de les isoler et de les examiner sous un seul angle. La sécurité, le développement et la bonne gouvernance doivent être réalisés autant que possible via une combinaison de moyens militaires, d'interventions humanitaires et de dialogue diplomatique. Nous sommes conscients que tout est lié et la complexité du Sahel se prête donc à notre approche « 3D+ » : Defence, Development, Diplomacy + Rule of Law.

Pour ce faire, nous nous réunissons tous les mois avec toutes les parties concernées pour accorder les violons. Nous sommes attentifs à la situation sécuritaire (qui est effectivement déterminante pour les autres facteurs), à la situation politique, à notre coopération au développement, aux perspectives régionales, européennes et des Nations Unies.

Citons concrètement la conceptualisation et le développement d'un projet 3D à Torodi (Niger). L'objectif est d'aider l'État du Niger à développer sa prestation de services à la population dans un environnement sûr.

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Groupe de femmes dans la région des steppes

Des femmes apprennent à cultiver leur terre d'une manière différente pour augmenter leur rendement (Mali) (projet Enabel). © Kristof Vadino/Enabel

En tant que petit pays, la Belgique dispose de ressources plutôt limitées pour peser dans le Sahel.

De quelle manière la Belgique s'associe-t-elle aux initiatives internationales ou à celles d'autres pays ? Des synergies sont-elles recherchées avec ces initiatives ?

Notre réflexe multilatéral et européen fait que nous souscrivons pleinement aux actions européennes au Sahel. L'UE a également adopté une approche globale dans la région et dispose d'un Envoyé spécial pour le Sahel, actuellement Mme Emmanuela Del Re. En avril 2021, l'UE a publié sa stratégie intégrée pour le Sahel. La Belgique a participé activement aux négociations et nous sommes heureux que des paradigmes importants pour nous (bonne gouvernance, dimension politique, droits humains) soient également présents dans la stratégie de l'UE. Il existe donc une grande synergie avec cette stratégie européenne pour le Sahel.

Quel est l'objectif de la Belgique au Sahel ?

À terme, nous visons une région sahélienne sûre et stable, où le développement durable est possible et où les droits et besoins fondamentaux de la population sont pris en charge par les États locaux. À cette fin, le « nexus » (= le lien) sécurité, développement et État de droit doit être élargi.

Dans les forums internationaux, nous examinons comment le « military surge » contre les djihadistes peut être complété par un « civil and political surge » qui met l'accent sur la bonne gouvernance et le retour de l'État au service de sa population. Nous devons transmettre des messages cohérents à ce sujet dans la région et en coopération avec tous les acteurs.

Depuis notre départ plutôt chaotique d'Afghanistan, des comparaisons sont souvent faites avec le Sahel.

Dans quelle mesure la situation au Sahel est-elle différente de celle de l'Afghanistan ?

Il est tentant et récemment à la mode d'établir des comparaisons entre le départ d'Afghanistan et les défis du Sahel. Le fait que nous agissions ainsi montre que nous redoutons une situation et un résultat analogues. D'autre part, les Romains le disaient déjà : omnis comparatio claudicat, ce que nous pouvons joliment traduire en français par « comparaison n'est pas raison ».

Au-delà des similitudes et des différences justifiées ou non, nous pouvons voir comment différentes parties impliquées perçoivent et utilisent le dossier afghan : les Djihadi célèbrent la victoire des talibans comme étant la leur, tandis que les gouvernements locaux utilisent un discours d'abandon par les partenaires occidentaux parce que la France organise différemment ses efforts militaires dans la région (mais ne se retire pas du Sahel).

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Deux femmes avec un groupe de chèvres

Les femmes reçoivent un bouc et deux chèvres pour reconstituer progressivement le cheptel du village, décimé par les calamités (Niger) (projet Enabel). © Enabel

Les critiques font également valoir qu'il est néfaste de travailler trop étroitement avec des régimes corrompus qui bénéficient d'un faible soutien de la part de leur population.

Il faut également prendre en compte « le dense réseau d'organisations locales et les dynamiques politiques locales ». Comment la Belgique veut-elle agir au Sahel ?

La légitimité démocratique dans de nombreux pays du Sahel est évoquée. Nous devons trouver un équilibre entre des lignes de communication ouvertes et des messages clairs. Il s'agit de maintenir le dialogue politique avec les pays du Sahel, tout en restant fidèle à nos principes de démocratie, d'État de droit et de droits humains (responsabilité mutuelle).

C'est pourquoi il est important de rejoindre les organisations régionales locales qui s'expriment. Par exemple, la Cedeao a condamné les coups d'État au Mali et en Guinée et maintient un discours ferme contre la junte à Bamako. L'Union africaine a clairement exprimé « sa sérieuse préoccupation concernant la mise en place du conseil militaire de transition » au Tchad. L'UE et la Belgique se joignent aux appels lancés par les Africains en faveur d'un retour à la démocratie.

Il est bon de tenir compte de la perspective locale. Les pays du Sahel sont généralement gouvernés de manière centralisée, la majorité de nos interlocuteurs officiels vivent dans les villes et sont souvent formés dans un état d'esprit occidental. Il existe un fossé avec la périphérie, où se posent les plus gros problèmes de pauvreté et de violence. La perspective de la grande majorité de la population n'y est pas nécessairement la même. Leurs préoccupations fondamentales sont la sécurité, la survie, prendre soin de la famille.

Vous constatez que les pays prennent plus souvent en compte des acteurs locaux et non étatiques, d'une part en raison des références démocratiques parfois douteuses des régimes, et d'autre part en raison du souci positif d'écouter davantage la société civile. Le sommet Afrique-France de Montpellier du 8 octobre 2021 en est un exemple. Le président Macron a invité la société civile africaine, mais pas les chefs d'État africains. Notre longue présence en tant que partenaire de développement au Sahel - nous fêtons le 50e anniversaire de notre coopération bilatérale au Niger - nous a permis de constituer un réseau assez dense et un bon accès à ce niveau local.

Combien de temps resterez-vous Envoyé spécial ? Que souhaitez-vous réaliser ?

Une affectation à Bruxelles est normalement d'une durée de trois ans, ce qui laisse le temps de développer suffisamment votre réseau pour offrir une valeur ajoutée.

La stratégie publique renouvelée pour le Sahel est un livrable important. Il convient aussi de s'appuyer sur l'excellente réputation et l'expertise de notre pays en Afrique à destination du Sahel.

Au final, on espère toujours pouvoir contribuer à améliorer la situation sur le terrain. Il peut s'agir de grands principes (respect de la démocratie et des droits humains), mais parfois aussi de projets concrets qui rendent la vie dans un village un peu plus agréable.