S.M.R. Mathilde : « Les ODD doivent figurer en tête de l'agenda mondial »


Publié le 28 septembre 2021



S.M.R. Mathilde lors des journées européennes du développement 2018.
À l'extrême gauche, la vice-secrétaire générale des Nations unies,
Amina J. Mohammed,à l'extrême droite, l'ancien ministre
de la coopération au développement, Alexander De Croo.

© SPF AE/FOD BZ

 

Interview

 

Les Objectifs de Développement Durable (ODD) sont une feuille de route pour un monde meilleur en 2030. Il nous reste une petite dizaine d’années pour les réaliser. Où en sommes-nous? Nous avons posé la question à Sa Majesté la Reine, Défenseur des Objectifs de Développement Durable.

En 2015, tous les États membres des Nations Unies ont adopté les Objectifs de Développement Durable (ODD). Les Nations Unies ont établi, sous la forme de 17 objectifs, une feuille de route pour un monde meilleur en 2030, notamment « un monde libéré de la pauvreté, de la faim, de la maladie et du besoin où chacun puisse s’épanouir ».

Les Objectifs de développement du Millénaire (ODM, 2000-2005), qui les avaient précédés, ne s’appliquaient qu’aux pays en développement. Mais les ODD sont « « universels », ils sont valables pour tous les pays, du Nord comme du Sud. Leurs thèmes sont tellement divers - environnement, climat, éducation, pauvreté, consommation durable… - que nous ne pourrons réaliser ces objectifs que comme un tout. Chacun doit apporter sa pierre à l’édifice. Avec pour devise : « We are all in this together ». Les ODD sont rapidement devenus un important fil conducteur de la politique belge, au niveau interne et au niveau international.


Un aperçu des 17 Objectifs de Développement durable (ODD)
 

Entre-temps, près de 6 années se sont écoulées. Nous étions sur la bonne voie pour plusieurs ODD, mais, malheureusement, la pandémie du COVID a considérablement ralenti ces progrès. En conséquence, les Nations Unies ont proclamé une Décennie d’Action pour les années qui nous restent à parcourir. C’est maintenant qu’il faut agir.

Depuis 2016, Sa Majesté la Reine des Belges est défenseur des ODD des Nations Unies. Elle est donc un témoin privilégié. Nous lui avons posé quelques questions

 

En 2016, Ban Ki-moon, alors Secrétaire général des Nations Unies, vous a demandé de devenir Défenseur des ODD. Comment remplissez-vous ce rôle ?

S.M.R. Mathilde : Les Objectifs de Développement durable (ODD) des Nations Unies constituent en effet un programme d’action complexe et urgent. Malheureusement leur mise en œuvre a été fortement affectée par la pandémie du COVID-19. Pour contribuer à leur réalisation, il faut forcément faire des choix, se fixer des priorités et agir à différents niveaux, communiquer au mieux sur l’importance et l’urgence de ces objectifs.

Je m’efforce donc d’être présente sur ces questions en Belgique, au niveau européen, et au niveau international. Cela passe notamment par des visites de terrain – par exemple en Jordanie, au Ghana, ou encore au Mozambique - consacrées spécifiquement aux ODD, ou des activités aux Nations Unies, à New York et à Genève. Pendant la période du confinement, les échanges virtuels, notamment avec l’OMS et l’UNICEF se sont intensifiés, mais aussi avec des personnes agissant sur le terrain.

Le Forum Economique de Davos est aussi l’occasion d’échanger avec de nombreuses personnalités venant d’horizons divers sur des questions liées au développement durable. La proximité des institutions européennes à Bruxelles offre également des opportunités.  Les Journées européennes du Développement qui se tiennent annuellement, avec notamment une participation des Nations Unies, sont un rendez-vous important.

Mais des événements plus ponctuels jouent également leur rôle, comme le Global Education Meeting 2018 de l’UNESCO et la Conférence sur le 30e anniversaire des Droits de l’Enfant, qui se sont tenus à Bruxelles, ou encore le dialogue organisé récemment par le European Policy Center, sur la pertinence des ODD pour la relance post-COVID.

En Belgique, je suis désormais présidente d’honneur du Conseil fédéral du Développement durable. Je rencontre régulièrement des acteurs qui se sont impliqués dans la mise en œuvre des ODD : ils sont le plus souvent issus d’horizons divers, du monde de l’entreprise, du secteur associatif ou encore des universités.  Je constate que les réflexions se multiplient et que beaucoup de nouvelles initiatives sont en cours, même si elles sont parfois mal connues.

Une bonne communication avec le SPF Affaires étrangères et les représentations permanentes de la Belgique auprès d’organisations multilatérales me permet aussi de faire régulièrement le point sur les priorités en matière d’ODD et sur les thèmes émergents. L’appui des ambassades représente un atout considérable, notamment pour le bon déroulement de mes missions de terrain. 



L’ancien Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a invité S.M.R. Mathilde
 à s’engager comme défenseur des ODD en 2016. 
© Rick Bajornas / United Nations Photo

 

Comment les jeunes sont-ils impliqués dans les ODD ? Quels conseils leur donneriez-vous ?

S.M.R. Mathilde : Le rôle des étudiants et des jeunes en général dans la réalisation des ODD me semble en effet crucial. Nous devons être à leur écoute et les prendre au sérieux.  Le développement et la diffusion d’instruments d’apprentissage et de connaissance pour les aider à mettre en œuvre les ODD gagnerait à s’accélérer, me semble-t-il. 

Les jeunes sont nombreux à être conscients des défis qui se présentent et à avoir la volonté de contribuer à la solution. Ils sont connectés non seulement avec leurs amis et connaissances, mais avec des jeunes du monde entier qui partagent leurs préoccupations. Ils sont sans doute plus disposés que leurs aînés à changer de mentalité, à reconsidérer leurs choix, leurs valeurs ou leurs modes de consommation.

C’est cette capacité qu’il faut entretenir et encourager pour développer également une éducation à la citoyenneté responsable. Ceci dit, les adultes doivent également assumer leurs responsabilités.  
 

Quels sont les ODD qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

S.M.R. Mathilde : En devenant Défenseur des objectifs de développement durable, je ne partais pas d‘une page blanche. Comme Présidente d’honneur d’UNICEF Belgique notamment, et à travers la Fondation qui porte mon nom, j’ai toujours souhaité que l’attention se porte vers les plus vulnérables, et en particulier les enfants et les jeunes. Mais aussi vers les personnes âgées, qui ont été très fragilisées par la pandémie du COVID-19 dans le monde entier, et qui sont, plus souvent qu’on ne le croit, victimes de discriminations.

J’ai fait de l’ODD3, « bonne santé et bien-être », et en particulier de la santé mentale l’une de mes priorités. Comme vous le savez, j’ai une formation de psychologue et de logopède, et je constate que les questions de santé mentale ne reçoivent ni l’attention, ni les moyens nécessaires, dans de très nombreux pays. La stigmatisation et le manque d’accès aux soins sont encore très fréquents. La pandémie du COVID-19 a mis en lumière l’importance du bien-être mental et j’espère qu’il sera possible de profiter de cette prise de conscience pour développer des systèmes de santé mentale qui répondent aux besoins.

L’ODD4, « éducation de qualité », est une autre de mes priorités. Sans une éducation de qualité, sans des enseignants de qualité, c’est tout le capital humain et le développement d’un pays qui se voit menacé. Des progrès quantitatifs importants ont été enregistrés en matière d’inscriptions dans les établissements scolaires. Mais, encore trop souvent, les filles quittent l’école pour cause de mariage précoce, parce qu’elles sont enceintes, ou parce que leur famille a besoin d’une aide supplémentaire.

Très souvent aussi, la qualité de l’enseignement laisse fortement à désirer et l’école prépare mal les élèves pour l’avenir. La pandémie du COVID, qui a entraîné une chute dramatique du revenu des familles et la fermeture des écoles dans de très nombreux pays a encore aggravé ces problèmes. De nombreux enfants et jeunes ne reprendront jamais les études qu’ils ont interrompues.

Enfin, l’ODD5, « l’égalité entre les sexes », est très important pour moi et en particulier l’autonomisation économique des femmes et des jeunes filles, ainsi que leur inclusion financière qui leur donne les moyens de faire leurs propres choix et de gérer leur propre vie.

Mais les ODD forment un tout : ils sont tous reliés entre eux. Pour les réaliser, nous devons donc continuer à progresser sur tous les fronts : la pauvreté, le climat, la biodiversité, les inégalités, le travail décent…
 

Au total, il y a 17 Ambassadeurs des Nations Unies pour les ODD. Collaborez-vous avec eux ?

S.M.R. Mathilde : Le Secrétaire Général de l’ONU choisit les Défenseurs des Objectifs de Développement durable en tenant compte de leur profil personnel, mais aussi de la diversité de leurs engagements et leurs origines. Certains sont des acteurs de terrain, des hommes d’affaires, d’autres des sportifs, des hommes ou des femmes politiques, des professeurs d’université ou des activistes.

Ils sont donc assez complémentaires, mais ils sont aussi très différents dans leurs choix et dans les réseaux qu’ils sont en mesure d’actionner en faveur des ODD. Le Secrétaire général les réunit chaque année pour faire le point sur leur action et sur leurs priorités mais aussi pour orchestrer cette complémentarité de compétences et de réseaux et leur permettre de coordonner leurs actions. 
 


S.M.R. Mathilde lors d'une visite au Mozambique (2019)
en sa qualité de défenseur des ODD.
© Palais Royal, Belgique

 

La pandémie de COVID-19 a eu un impact lourd et indéniable sur les ODD. Quels sont les signaux et les témoignages qui vous ont le plus marquée ?

S.M.R. Mathilde : Mes nombreuses conversations avec des instituteurs, des professeurs et des professionnels de la santé ont été particulièrement révélatrices de l’ampleur de l’impact de la pandémie et du confinement sur les enfants et les adolescents, en particulier sur leur bien-être mental. J’ai également tenu à me rendre compte sur place de la situation dramatique dans les maisons de repos, et à apporter personnellement mon soutien aux résidents âgés.

Par ailleurs, les Nations Unies ont très vite attiré l’attention sur les dommages collatéraux de la pandémie du COVID : l’aggravation de la pauvreté et des inégalités, les violences domestiques, la fermeture des écoles, ainsi que sur les risques de recul dans la mise en œuvre des SDGs. Mais aussi sur l’augmentation des problèmes de santé mentale, en particulier chez les jeunes.

Mes entretiens virtuels avec le Directeur Général et les directrices régionales de l’OMS pour l’Afrique et les Amériques sur l’ampleur de la pandémie et la problématique de la vaccination ont été particulièrement éclairants, de même que les analyses de l’UNICEF sur les conséquences de la pandémie et du confinement sur les enfants.

J’ai également pu m’entretenir avec des représentants de l’agence belge de développement Enabel dans divers pays africains, des conversations très utiles pour saisir la diversité des situations dans chacun de ces pays, ainsi que les conséquences économiques et sociales très lourdes de la crise sanitaire pour leur population.
 

Suite à la pandémie, l'ONU parle de « build back better » : nous devons reconstruire nos sociétés mieux qu'avant. Comment voyez-vous les contours d'une telle société ? Il nous reste moins de 10 ans pour atteindre les ODD. Comment pouvons-nous passer à la vitesse supérieure ?

S.M.R. Mathilde : Il est vrai qu’en abordant la relance, il pourrait s’avérer tentant de recréer « le monde d’avant », en s’appuyant sur des modèles connus, mais souvent dépassés. Mais la nécessité est devenue plus évidente de changer de pratiques pour nous préparer à l’avenir, pour réagir plus efficacement aux signaux d’alerte.

Pour construire des sociétés résilientes et durables sur le plan économique, social et environnemental, conscientes de leur interdépendance au niveau global et du besoin de solidarité internationale.  Et qui ne laissent personne pour compte.

Pour cela, il serait intéressant d’utiliser le potentiel intégrateur des ODD et de faire en sorte que toutes les parties prenantes se les approprient comme cadre de référence. A cet égard, le Green Deal européen et le cadre des plans de relance post-COVID dans l’UE ont sans doute ouvert la voie.



S.M.R. Mathilde lors d'une visite en Jordanie (2016) qui était consacrée
à l'accueil des réfugiés de guerre syriens.

© Palais Royal, Belgique
 

Les ODD ne sont pas encore suffisamment connus de tous. Comment pourrions-nous mieux les faire connaître et comment encourager les gens à y apporter leur propre contribution ?

S.M.R. Mathilde : J’ai déjà mentionné le rôle dynamique que peuvent jouer, dans la promotion et la mise en œuvre des ODD, le secteur privé, le monde de la recherche et de l’enseignement et les organisations de la société civile, sans oublier le secteur public. Ces efforts doivent être poursuivis et amplifiés, y compris à travers des partenariats entre ces différents acteurs, y compris au niveau international. Et, en effet, nous devons aussi donner les moyens concrets à chacun de faire sa part.

Cela passe notamment par une information de qualité, à l’intention du grand public, sur les actions et sur les solutions existantes en faveur des ODD et sur leur disponibilité. Le développement durable devrait, progressivement, devenir une référence pour tous. Cela passe également par des initiatives de mobilisation, au niveau local, ou encore sur les lieux de travail. L’éducation sur les ODD à tous les niveaux – de la maternelle à l’université – gagnerait certainement à être développée, pour jouer pleinement son rôle à cet égard.
 

Que souhaitez-vous encore réaliser en tant que Défenseur des ODD ? Avez-vous de l'espoir pour l'avenir ?

S.M.R. Mathilde : Nous venons de le voir, les défis restent immenses. La pandémie du COVID-19 pose encore quantité de questions. Elle nous a aussi rappelé qu’il existe des inégalités profondes au sein de nos sociétés et entre pays ; elle en a creusé de nouvelles.

C’est donc un processus complexe qui nous attend : accorder aux ODD la priorité nécessaire, malgré un contexte sanitaire incertain, rattraper les retards et les reculs, et tenir le cap, en tenant compte des leçons apprises.

J’ai donc l’intention de poursuivre mon action en faveur des ODD. Il me semble, que de manière générale, la compréhension de l’importance d’un développement durable, ou du moins de certains de ses aspects, progresse, même si ce progrès reste sans doute trop lent. C’est sur ce progrès qu’il faut construire, ensemble, tout en restant conscient des réticences et des obstacles à surmonter.
 

En savoir plus ?

The Sustainable Development Goals Report 2021

Sommet virtuel consacré aux ODD : cette période de COVID-19 requiert une action urgente