Congo : La connaissance de l’histoire dope la confiance en soi et la perspicacité


Publié le 25 janvier 2021, modifié le 9 juin 2021
 

Une Congolaise au tableau
© GPE/Guy Nzazi
 

Avec le soutien de la Coopération belge au Développement, le projet Bokundoli promeut une meilleure connaissance de l’histoire nationale en République démocratique du Congo. En effet, la connaissance du passé inspire la tolérance, aide à développer un esprit critique et permet de mieux comprendre les défis actuels.

En Belgique, nous en savons relativement peu sur le riche passé de l’Afrique précédant la colonisation. Naturellement, tout le monde connaît la civilisation de l’Égypte ancienne. Mais qui a déjà entendu parler de l’ancien Royaume d’Axoum en Éthiopie ? Quant à l’histoire de l’Afrique subsaharienne, nous nageons dans un flou total.


Royaume congolais

Curieusement, les jeunes congolais – 61 ans après l'indépendance – ne connaissent pas très bien leur passé. « L’histoire congolaise a commencé bien avant la colonisation », déclare Dominique Gillerot, administratrice déléguée de l’ONG belge CEC (Coopération Éducation Culture). « Au Congo existait jadis un royaume bien bâti et parfaitement adapté au climat avec ses saisons sèches et des pluies », ajoute le professeur Elikia M’Bokolo, éminent historien à l’Université de Kinshasa. Il est également membre de la commission parlementaire belge chargée d’enquêter sur le passé colonial. « Le roi représentait le pouvoir politique, mais était également le “maître de la technologie”  (forge, agriculture…). Il assurait également le bon fonctionnement de la communauté à travers ses contacts avec les ancêtres. »

En collaboration avec plusieurs partenaires congolais, dont le professeur M’Bokolo, CEC a lancé le projet Bokundoli (= chercher, creuser) afin de combler les lacunes dans l’enseignement de l’histoire au Congo. « Les esprits peuvent être décolonisés », explique Mme Gillerot. Une bonne connaissance du passé donne des pistes pour aider les Congolais à relever les défis actuels et contribue à leur participation plus active au sein de la société.


Agentivité

« Nous devons abandonner l’idée que le Congo est foutu », déclare le professeur M’Bokolo. « Nous subissons actuellement des incursions depuis le Rwanda. Mais ces invasions ont régulièrement eu lieu par le passé ! En effet, il est facile de pénétrer dans ce pays très ouvert. Toutefois, nous avons toujours eu l’agentivité permettant d’y faire face, ce qui signifie : la volonté et la capacité à agir avec efficacité. Les affaires externes peuvent également offrir des opportunités, telles que de nouvelles ressources. En bref, la connaissance du passé peut rassurer les jeunes sur leur capacité à affronter la situation. Ce savoir peut les inciter à mieux agir et avec plus de force. »

M’Bokolo cite un autre exemple. « Les Congolais envoyés en Amérique pour y être réduits en esclavage se sont souvent présentés comme des résistants. Au Brésil, la révolte de Ganga-Zumba a conduit à l’instauration de la république des Palmares (17e siècle). À Cuba, l’esclave Carlota s’est rebellée (1830). Le refus catégorique de se soumettre est très propre à la population rurale congolaise. Les Congolais n’ont donc jamais été des ‘’choses’’ sans volonté aux mains du colonisateur. »
 

Ateliers d'artistes
Groupe de travail « Arts et Histoire » à Kinshasa, des historiens et des artistes
se rencontrent autour de l’histoire du Congo – déc. 2019,
co-organisation CEC-Africalia.
© CEC

 

Plateforme « Histoire et citoyenneté »

Le projet Bokundoli s’inspire d’un projet de grande envergure de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation et la culture (UNESCO) qui a réécrit l’histoire africaine en adoptant une perspective afro-centrée, entre autres avec la participation du professeur M’Bokolo. Elle s’ajoute à une charte de l’Union africaine (Khartoum 2006) qui vise à renforcer la « conscience historique africaine » des jeunes.

Entre-temps, un travail considérable a déjà été abattu. « Les 5 modules prévus sont presque finalisés : migration et anciens États, esclavage, colonisation et indépendance, résistance contre la colonisation, histoire contemporaine. L’application numérique qui héberge le contenu et les illustrations sera bientôt prête. En principe, nous pourrions déjà tester l’application avec un petit groupe de professeurs d’histoire, mais le confinement actuel au Congo a ralenti les travaux. Le projet aboutira cette année, espérons-le », déclare Mme Gillerot. Enfin, l’application doit devenir une vaste plateforme numérique « Histoire et citoyenneté », qui s’adresse tant aux spécialistes qu’au grand public.

Grâce à une concertation entre artistes et historiens, des formes plus accessibles ont été conçues afin de diffuser la connaissance de l’histoire. Cela a débouché, entre autres, sur une chanson de rap, un feuilleton radio, un spectacle de danse et un jeu de société.

« Bokundoli est un projet pilote », ajoute Mme Gillerot. « Il n’est testé que dans un nombre limité d’écoles. L’objectif reste toutefois une utilisation générale au Congo dans une phase ultérieure. Nous espérons susciter l’intérêt auprès du ministère congolais de l’Enseignement ainsi que d’institutions telles que l’UNESCO. »

En collaboration avec d’autres organisations, CEC veut également diffuser des outils de renforcement de la réforme actuelle des programmes d'enseignement portant sur le passé colonial en Belgique francophone. Les modules de cours de Bokundoli peuvent certainement se révéler utiles.

Aujourd’hui (12 janvier 2021), la mort subite du professeur Jacob Sabakinu, pionnier du projet avec les professeurs M’Bokolo et Mabiala, a endeuillé plusieurs partenaires de Bokundoli. Ils poursuivront les travaux avec courage, en hommage à leur collègue et ami.

Le projet Bokundoli a reçu le soutien de la Coopération belge au Développement, Wallonie-Bruxelles International et la Fondation Roi Baudouin.

 

Comment les jeunes congolais se positionnent-ils face au passé colonial ?

M’Bokolo : 10 à 20 ans environ après l’indépendance, la fixation sur le passé colonial a diminué. La population a pris de plus en plus conscience que cette période était révolue, depuis bien trop longtemps. Aujourd’hui, les jeunes rivent leur regard essentiellement vers l’Extrême-Orient et l’Amérique du Sud. Ils ont observé comment des pays tels que l’Inde, la Chine, la Corée du Sud, le Japon et le Brésil ont réussi leur transition d’un pays pauvre vers une nation prospère. Vous ne devez donc pas nécessairement suivre le modèle de développement occidental. Les anciens colonisateurs sont considérés comme des « nokos » (= oncles) : des personnes avec lesquelles vous pouvez discuter et dont vous pouvez tirer des enseignements. La notion de « noko » représente également un certain nombre de vertus masculines : ouverture d’esprit, créativité, volonté de se battre, force.

 

Les journées de l’enseignement de l’histoire – octobre 2021, Kinshasa

Améliorer l’enseignement de l’Histoire du continent africain et du Congo. Des acteurs de la recherche, de l’enseignement et de la société civile congolais et belges se rencontrent.
Partant du programme Bokundoli, l'Université de Kinshasa, en synergie avec CEC et l'ARES, va organiser les journées de l'histoire les 29 et 30 octobre 2021 à Kinshasa. Celles-ci ont pour objectif d’inviter des chercheurs et enseignants en Histoire de la RDC et de Belgique à accompagner la réflexion menée au sein du programme Bokundoli pour améliorer l’enseignement de l’histoire de l’Afrique et du Congo et stimuler l’innovation pédagogique dans ce domaine.
Les organisateurs souhaitent placer également au cœur de ces rencontres les débats qui ont actuellement cours en Belgique sur l’histoire commune des deux pays. Il s’agira de réfléchir à l’intégration de ces débats dans l’enseignement actuel de l’histoire en RDC. Le sujet est d’autant plus crucial que l’on sait le poids de l’histoire sur les représentations collectives et plus généralement sur les relations internationales (notamment bilatérales) contemporaines.
Si l’initiative vise prioritairement l’enseignement de l’histoire en RDC, elle se révélera aussi très utile pour les participants du Nord car bien peu connaissent réellement la perception de l’histoire coloniale qu’ont les Congolais eux-mêmes.

 

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