She Decides: elle (doit pouvoir) décide(r)


Publié le 7 août 2017
 


She Decides est une initiative regroupant les pays et organisations qui œuvrent ensemble pour que les organisations d’aide dans les pays en développement puissent poursuivre leur travail autour de la planification familiale et des droits des femmes. L’initiative vise à mobiliser des fonds via une plate-forme de financement participatif. Comment et pourquoi ce mouvement tout récent est-il né ?
 

Chaque année, plus de 15 millions de filles sont mariées de force avant l’âge de 18 ans. Chaque année, 16 millions de jeunes filles de 15 à 19 ans et 1 million de moins de 15 ans accouchent. Pour la plupart dans les pays en développement. En outre, 3 millions de ces filles de moins de 19 ans avortent dans de mauvaises conditions. Chaque année, on compte 22 millions d’avortements à risque pratiqués dans le monde. Dont une large majorité dans les pays en développement. Conséquences : 5 millions d’hospitalisations à cause de complications et 3 millions de femmes souffrant de complications non soignées. Les statistiques sont aussi nombreuses qu’alarmantes. Derrière ces chiffres se cachent des drames humains.
 


 

Des organisations sur le terrain

Nombreux sont les organisations de la société civiles (ONG, universités, syndicats,…), les organisations multilatérales (ONU Femmes, OMS, UNICEF, FNUAP,…), les gouvernements, à œuvrer pour sensibiliser l’opinion, éduquer les populations à risques, changer les mentalités, prodiguer des soins de santé de qualité et dans de bonnes conditions. Le travail s’effectue sur le long terme et demande un contact permanent avec les populations et une présence active et continue sur le terrain. Les zones d’intervention sont énormes : ils s’étendent jusque dans les zones rurales les plus reculées. Les budgets requis pour atteindre les objectifs fixés dans l’Agenda 2030 des Nations Unies, et faire sensiblement baisser les statistiques inquiétantes, sont colossaux. Pas moins de cinq Objectifs de Développement durable sont directement visés (voir les icones ci-dessus). Cela démontre à quel point cette problématique est large, transversale et demande un investissement important. Jusqu’en 2016, les acteurs du secteur pouvaient compter sur les donateurs traditionnels pour alimenter leur budget. Mais du côté des bailleurs de fonds occidentaux, le vent a tourné.

 

Politique de Mexico

La politique de Mexico, ou Global Gag Rule (règle globale du baîllon), a été annoncée pour la première fois sous la présidence de Ronald Reagan, à l’occasion de la Conférence internationale des Nations Unies sur la population, qui s’est tenue en 1984 à Mexico. Elle ne s’appliquait alors que sur le territoire américain. Depuis lors, cette politique est abandonnée ou réintroduite au gré de l’alternance des gouvernements démocrates (contra) ou républicains (pro). Fin 2016 - début 2017, elle a été réinstaurée par Donald Trump qui l’interprète sensu stricto et l’applique au monde entier. Cette politique interdit aux organisations bénéficiaires de fonds américains toute activité liée à l’avortement. Ces organisations, qui œuvrent à travers le monde, doivent certifier qu’elles n’utilisent aucun de leurs fonds, même non octroyés par les États-Unis, pour des activités liées de près ou de loin à l’avortement.

 

Impact dévastateur

Cela signifie, à titre d’exemple, qu’un centre de santé au Bénin qui utilise un budget venant de l’état américain pour la vaccination contre le paludisme et un budget des Pays-Bas pour développer un planning familial, se verra supprimer son budget américain. Cela à cause de ses activités de conseils en matière de contrôle et de régulation des naissances, de contraception ou d’avortement sans risques. Au risque de devoir réduire considérablement ses activités, voire d’être contraint de fermer ses portes. L’impact de cette décision est gigantesque, sachant  que les États-Unis se trouvent dans le peloton de tête des donateurs aux multiples acteurs de développement. En termes financiers, cela représenterait un manque à gagner de plusieurs milliards de dollars. Pour un État pionnier dans la protection des libertés et dans la défense des droits de l’homme (et donc, de la femme), cette politique constitue un réel retour en arrière. Elle entraînera davantage de grossesses non désirées, d’avortements à risques, de maladies et de décès. Les conséquences seront dévastatrices pour les femmes et leurs communautés. Et les plus vulnérables seront les premières victimes.

 

She Decides

Face à ce tout récent revirement américain, menaçant les activités et même la pérennité de nombreuses organisations, la réaction européenne et internationale ne s’est pas fait attendre. La ministre néerlandaise de la Coopération au développement, Lilianne Ploumen a lancé le 28 janvier 2017 la plate-forme de financement participatif She Decides. Cette initiative rassemble les pays et organisations qui partagent la même vision sur la planification familiale et les droits des femmes et des filles. Un financement du type crowdfunding (type de transaction financière qui fait appel au grand public afin de financer un projet) a été lancé conjointement pour permettre des dons privés.
 

Rapidement, le mouvement a fait tache d’huile. La Belgique, le Danemark et la Suède ont rejoint les Pays-Bas et ont organisé le 2 mars à Bruxelles, un conférence de soutien et d’engagement pour les droits des femmes et des filles. Elle a rassemblé plus de cinquante gouvernements, des parlementaires venus du monde entier, des représentants des Nations Unies, d’ONG, de fondations et du secteur privé. Tous soutiennent She Decides et ont promis 181 millions d’euros pour pallier au déficit des dons américains. Le ministre belge Alexander De Croo, hôte de la conférence, s’est réjoui de cet engouement : "Des réactions positives viennent de partout dans le monde. Différents pays ont déjà annoncé qu’ils veulent comme la Belgique s’associer à l’initiative néerlandaise. Mais il existe aussi de nombreuses demandes de la part de personnes privées qui désirent apporter une contribution. J’ai reçu un courriel de la part d’un Américain qui n’approuvait pas la décision de son gouvernement et souhaitait apporter une contribution financière." 

 

Que fait la Belgique ?

La Coopération belge au Développement a promis une contribution de 10 millions EUR. Le ministre De Croo a décidé d’augmenter de 2 millions EUR la contribution pluriannuelle aux ressources générales de l’UNFPA, particulièrement touchée par les décisions du président américain. 2 millions EUR seront versés au fonds UNFPA Supplies qui soutient la santé et les droits sexuels et reproductifs par l’approvisionnement des pays les plus pauvres en moyens contraceptifs. Un montant de 4 millions EUR est destiné au travail d’International Planned Parenthood Federation (IPPF : fédération d’organisations en charge de la santé et des droits sexuels et reproductifs) et ses partenaires locaux, également très touchés par l’application de la Mexico City Policy. 1,5 million EUR sont prévus pour un projet d’éducation à la santé sexuelle et reproductive pour les jeunes du Bénin , utilisant les moyens numériques,  et mis en œuvre par l’UNFPA et ses partenaires. Restent 500 000 EUR à attribuer prochainement.

 

Mission au Bénin et au Sénégal

La conférence du 2 mars n’était pas qu’un feu de paille. L’initiative a suscité énormément d’enthousiasme, aussi bien de la part des gouvernements que des organisations de la société civile, et se transforme en peu à peu en « mouvement » She Decides. Depuis lors, le ministre belge de la Coopération au développement s’est rendu en mission au Bénin et au Sénégal. Il y était accompagné par la célèbre artiste belge Axelle Red, ambassadrice de bonne volonté d’UNICEF Belgique, ainsi que par Goedele Liekens, sexologue, animatrice de télévision et également ambassadrice de bonne volonté du FNUAP.
 


Goedele Liekens (tout à gauche), Axelle Red (deuxième à partir de la gauche)
et le ministre Alexander De Croo en mission au Sénégal.

 

Au Bénin, 35 % des jeunes filles se marient avant 18 ans et près de deux jeunes filles sur dix ont leur premier enfant avant 15 ans. La délégation belge a pu visité, tant au Bénin qu’au Sénégal, plusieurs projets : planning familial, assistance postnatale, éducation sexuelle et moyens contraceptifs, maladies sexuellement transmissibles (MST), hébergement pour jeunes filles mères. La mission a aussi pu découvrir de nouvelles applications mobiles et autres outils de communication, destinés à informer, éduquer et sensibiliser les jeunes. Ainsi, sur le marché de Cotonou, les jeunes filles venant des campagnes vendre leurs marchandises, reçoivent une information sur la contraception et les MST. Ce projet permet d’atteindre une population particulièrement vulnérable et difficile à atteindre. Les Belges ont également pu assister à une pièce de théâtre, présentée par des jeunes pour des jeunes, mettant en scène le rejet par sa famille et sa communauté d’une jeune fille enceinte et l’arrêt de sa scolarité. D’où l’importance de la contraception.
 

Alexander De Croo a pu constater sur le terrain : « Toute femme doit avoir la possibilité de décider elle-même si elle souhaite des enfants et quand et combien elle veut en avoir. Pour les filles surtout, il est important d’abord d’aller à l’école, de terminer leurs études et d’acquérir les connaissances et les compétences nécessaires pour s’assumer elles-mêmes. »
 

She Decides a créé une support unit, soutenue par la Children’s Investment Fund Foundation (CIFF) et International Planned Parenthood Federation (IPPF), dont le rôle est d’alimenter le site Internet du mouvement et de centraliser son message dans un souci de cohérence. Le mouvement s’est trouvé un slogan : « When she decides, the world is better, stronger, safer » que l’on peut traduire par: « Lorsqu’elle décide, le monde est meilleur, plus fort et plus sûr ». Puisse-t-elle donc décider, et puissions-nous l’aider à pouvoir décider.