L'OTAN : une alliance cruciale pour notre sécurité


Publié le 26 mai 2021
 


Le 4 février 2021, le Premier ministre Alexander De Croo a rencontré
le Secrétaire général de l'OTAN, M. Jens Stoltenberg,
pour la première fois depuis qu'il est Premier ministre.
© NATO

 

Le 14 juin 2021, les chefs d'État des différents pays de l'OTAN se réuniront physiquement à Bruxelles. Le président américain Biden sera également présent. Mais quel est le rôle de l'OTAN sur la scène mondiale actuelle ? Nous avons eu un entretien avec Pascal Heyman, représentant permanent de la Belgique à l'OTAN.
 

L'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord) est une alliance politico-militaire responsable de la sécurité et de la défense de ses alliés. Son siège est situé à Bruxelles (Evere), mais notre pays abrite également l'un des deux quartiers généraux stratégiques - le SHAPE ou Supreme Headquarters Allied Powers Europe - à Casteau près de Mons. Le SHAPE coordonne les opérations militaires de l'OTAN. Le deuxième grand quartier général stratégique se trouve à Norfolk, aux États-Unis.

L'OTAN possède donc des racines solides dans notre pays. Pourtant, un récent sondage a montré que seuls 35 % des Belges sont en mesure de donner des informations à propos de l'OTAN, et que seuls 7 % sont bien informés des missions de l'organisation. Près de 8 Belges sur 10 savent que la Belgique est membre de l'OTAN.

Il est grand temps de rafraîchir nos connaissances et de soumettre quelques questions à Pascal Heyman, représentant permanent de la Belgique auprès de l'OTAN. Parce que, même dans le contexte actuel - longtemps après la guerre froide - l'OTAN continue de jouer un rôle crucial pour notre sécurité.
 

Quand exactement l'OTAN a-t-elle été fondée ? Et quelle en était la raison ?

L'OTAN a été fondée en 1949, au début de la guerre froide. Les pays d'Europe occidentale et les États-Unis étaient confrontés à la montée de l'Union soviétique (URSS) de Staline. Ils avaient besoin d'une alliance qui pourrait défendre leurs membres.
 

Et ce fut là sa tâche principale ?

L'OTAN doit tout avant tout veiller à la sauvegarde de son propre territoire. Le Traité de Washington, qui constitue la base de l'OTAN, offre une place centrale à son article 5 sur la « défense collective ». Cet article  stipule que « si un pays de l'OTAN est victime d'une attaque armée, chaque membre de l'Alliance considérera cet acte de violence comme une attaque armée dirigée contre l'ensemble des membres ». Si une telle attaque armée se produit, chaque État membre viendra en aide à la partie ciblée ou aux pays attaqués.

Mais les temps changent. En 1989, au lendemain de la guerre froide, l'Alliance s'est vu confier une autre mission essentielle. Il est apparu nécessaire de s'engager également dans la gestion de crise en dehors du territoire. La dislocation de la Yougoslavie a donné lieu à des conflits qui ont eu un impact sur la sécurité des pays de l'OTAN. Seule l’Alliance pouvait s'attaquer à ce problème.

Depuis 2010, une troisième mission essentielle s'est rajoutée aux deux autres : les partenariats ou la « sécurité coopérative ». Il est important de coopérer avec d'autres pays et régions pour maintenir et étendre la stabilité et la sécurité. Citons par exemple la Géorgie et l'Ukraine, mais aussi l'Afrique du Nord, la région du Golfe, l'Afghanistan, la Colombie...
 

L'OTAN a-t-elle répondu aux attentes ?

Oui, car il n’existe plus de conflits de l'ampleur des dernières guerres mondiales. La vigilance reste toutefois de mise. L'annexion de la Crimée (Ukraine) par la Russie en 2014 montre que les menaces sur l'intégrité territoriale restent d’actualité.
 


Le représentant permanent Pascal Heyman s'explique avec la ministre
des Affaires étrangères Sophie Wilmès lors d'une réunion interministérielle
de l'OTAN en mars 2021.
© NATO

 

Quels sont les membres de l’OTAN ? Un élargissement est-il encore possible ?

Aujourd'hui, l'OTAN compte 30 alliés ; à l'origine, l'Alliance comptait 12 membres dont la Belgique, qui a fait partie des premiers adhérents. Jusqu'à la fin de la guerre froide en 1990, l'OTAN comptait 16 membres, avec les pays d'Europe occidentale, les États-Unis, le Canada et la Turquie. Plus tard, des pays d'Europe centrale et orientale se sont ajoutés, la Macédoine du Nord étant la dernière adhésion en date.

La porte reste ouverte aux nouveaux membres mais sous certaines conditions ! Le pays candidat doit se trouver dans la région couverte par le Traité de Washington. La Colombie, pays partenaire de l'OTAN, n'est donc pas éligible. Ce n'est pas le cas de la Bosnie-Herzégovine, de la Géorgie et de l'Ukraine, pays candidats, qui sont éligibles, mais la décision doit être prise pour chaque candidat en fonction de ses propres mérites. Il en va de même pour des pays comme la Finlande et la Suède, même s’ils n'ont jusqu'à présent pas exprimé le souhait de devenir membres.
 

Quelle est la contribution des États membres ?

Chaque membre contribue à hauteur de ses moyens en fonction de son produit intérieur brut (PIB), c'est le principe de la « répartition équitable des charges ». L'objectif est que l'effort de défense de chaque pays se rapproche de 2 % de son PIB. Cela se traduit notamment par des contributions en termes de capacités : apport de moyens militaires tels que des véhicules blindés, des avions de chasse, etc. en tenant compte de ce qui est faisable pour chaque pays.

La somme des capacités de tous les pays constitue la capacité totale de l'OTAN. L’Alliance peut ainsi traiter les menaces sur la base d'une sorte d'analyse de risques. Les pays sont également appelés à déployer leurs ressources dans les opérations. La Belgique a évidemment une responsabilité unique en tant que pays hôte du siège de l'OTAN.
 

Quel est le rôle de l'OTAN dans le contexte international actuel ? Et quelle est sa valeur ajoutée par rapport à l'ONU et à l'UE ?

L'ONU représente une entité totalement différente, à savoir une organisation à l'échelle mondiale. L'OTAN est une organisation régionale, tout comme l'UE. Mais encore une fois avec une grande différence. L'UE est un organe supranational qui prend des décisions de grande portée pour ses États membres dans un large éventail de domaines qui touchent directement les citoyens. L'OTAN, quant à elle, est une organisation intergouvernementale de défense. Ses membres sont censés respecter leurs engagements, mais l'OTAN n’est pas en mesure de leur imposer des sanctions s'ils ne s’y tiennent pas, contrairement à l'UE.

En outre, l'UE possède sa propre politique étrangère et de défense qui vient compléter l'OTAN. En effet, le traité de Lisbonne stipule explicitement que les États membres de l'UE qui sont membres de l'OTAN - ils sont au nombre de 21 - doivent compter sur l'OTAN pour leur défense collective.

L'UE ne dispose actuellement pas des ressources nécessaires pour assurer sa défense de manière autonome. Saviez-vous qu'à la suite du retrait du Royaume-Uni (RU) de l'UE, 80 % des capacités de défense de l'OTAN n'appartiennent pas aux États membres de l'UE ? Dans la pratique, il n'existe donc aucune concurrence réelle entre l'UE et l'OTAN dans le domaine de la défense.

Mais l'UE prend des mesures pour pouvoir agir de manière plus autonome dans le domaine de la défense. Elle a par exemple créé un fonds de défense et mis en place une « coopération structurée permanente ». La Belgique plaide constamment en faveur d'une meilleure coopération entre l'OTAN et l'UE et pour le développement d'un partenariat stratégique.

À de nombreux égards, l'UE a besoin des États-Unis et du Royaume-Uni, et il est donc préférable d'agir dans le cadre de l'OTAN. Il existe d'ailleurs d'autres pays non membres de l'UE au sein de l'OTAN qui sont importants, comme la Norvège et la Turquie.

Disons simplement que l'OTAN est parfaitement équipée pour la dissuasion et la défense. L'UE, quant à elle, dispose de beaucoup plus de ressources pour la phase post-conflictuelle, c'est-à-dire lorsque les militaires ont joué leur rôle. L'Union peut alors déployer des activités telles que le soutien au développement économique et la coopération au développement qui amènent une plus grande stabilité.

Mais cela ne veut pas dire que l'UE ne peut pas développer ses ressources militaires afin de concrétiser ses propres ambitions. Cette action doit être menée en complémentarité avec l'OTAN, en évitant autant que possible les chevauchements. Les pays ne disposent que d'un seul ensemble de forces armées qu'ils déploient en fonction des besoins dans tel ou tel contexte.
 

Quelles sont les forces et les faiblesses de l’OTAN aujourd’hui ?

Une de ses grandes forces réside incontestablement dans son appareil militaire et sa capacité à intervenir conjointement dans le cadre d’une opération, que l’on appelle « interopérabilité ».  Un tout petit nombre d’acteurs mondiaux peuvent égaler l’OTAN sur ce plan, ce qui lui confère un grand pouvoir de dissuasion.

Je considère la règle du consensus comme une force supplémentaire. Les membres ne votent pas, mais doivent s’accorder et trouver un consensus, un processus peu évident mais qui se déroule généralement bien. Une fois le consensus trouvé, la décision est largement soutenue et sa mise en œuvre immédiate. Ainsi, l’organisation empêche l’éclatement d’un  conflit entre la Grèce et la Turquie depuis 1949, une belle réalisation !

Naturellement, cette règle de consensus peut également constituer une faiblesse, en particulier lorsqu’un État membre avance des considérations qui ne concernent en rien l’OTAN.
 

De manière générale, les États membres parviennent à se serrer les coudes. Comment s’y prennent-ils ?

L’OTAN est une alliance au sein de laquelle la défense collective occupe une place centrale. Ses États membres partagent des valeurs. Au sein de cette organisation, il n’existe aucun antagonisme entre Nord-Sud et Est-Ouest. Les organisations internationales telles que l’ONU et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) présentent une plus grande diversité au niveau de leurs composition, ce qui bien entendu complique l’obtention d’un consensus.
 

Quel rôle joue la Turquie ?

C’est un acteur difficile, mais je plaide pour une attitude compréhensive. Depuis Ankara, le monde paraît plus hostile que depuis Bruxelles. En effet, une multitude d’acteurs peu évidents entourent la Turquie : la Russie, la région du Caucase, l’Iran, la Syrie… Par conséquent, la prise de mesures conjointes avec la Russie ne signifie pas que la Turquie tourne le dos à l’OTAN. La Turquie doit conclure des accords avec la Russie, pour son propre intérêt. Il est largement préférable que la Turquie fasse partie de l’OTAN. La Turquie – tout comme la Norvège d’ailleurs – est indispensable dans le puzzle de l’Alliance atlantique.
 


La ministre de la défense Ludivine Dedonder a récemment rendu visite aux soldats
belges en Lituanie qui font partie des groupes de combat de l'OTAN dans ce pays.
© NATO

 

Quelles sont les principales menaces à l’heure actuelle ?

Historiquement, la Russie – autrefois l’URSS – était et demeure la plus grande menace. L’occupation de la Crimée en Ukraine en 2014, après la guerre en Géorgie en 2008, l’a bien mis en évidence. Tant que la situation ne sera pas réglée, nous ne pouvons pas nous comporter comme si rien ne se produisait. Nous avons donc interrompu la coopération technique. Il n’est plus question de « business as usual ».

Nous suivons une double approche à l’encontre de la Russie. D’une part, nous développons notre dispositif de dissuasion et de défense et, d’autre part, nous restons ouverts au dialogue, mais en prenant une position de force et non d’infériorité. La relation s’avère difficile.

Le terrorisme constitue la deuxième grande menace. Il convient d’aborder un tel ennemi invisible davantage à travers des partenariats, par exemple à travers le renforcement de la capacité dans un pays partenaire tel que la Tunisie. La défense belge y a également donné de nombreuses formations sur le sujet. Nous devons faire en sorte que les pays de la région puissent eux-mêmes intervenir avant que le problème ne nous parvienne.

Attention : l’OTAN n’est pas le premier acteur dans le domaine du terrorisme. Les pays assument cette tâche par l’intermédiaire de leurs forces de police, de leurs services de renseignement et de leur système judiciaire. Mais la défense peut apporter sa contribution, par exemple dans la lutte contre le groupe terroriste État islamique. La Belgique a elle aussi joué un rôle clé à cet égard. Après le retrait d’Afghanistan le 9 septembre 2021, l’Irak fera l’objet d’une attention accrue. Les forces de sécurité y bénéficieront d’un soutien dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.

Enfin, n’oublions pas la Chine, un pays qui développe des moyens toujours plus nombreux mais dont les intentions restent floues. La Chine est un acteur mondial et pose en même temps un défi. Aujourd’hui, de nombreux dossiers comportent une dimension chinoise, pas vraiment parce que nous le souhaitons, mais parce que la Chine s’impose à nous.
 

En quoi consiste précisément l’initiative de réforme NATO 2030 ?

Avec l’initiative NATO 2030, l’organisation vise à se préparer aux défis qui l’attendent jusqu’en 2030. La cause immédiate résidait dans une déclaration du président français Macron dans The Economist en fin 2019 : « L’OTAN est en état de mort cérébrale. » Il faisait référence au manque de consultations politiques et de décisions unilatérales chez certains alliés, avec toutefois un impact sur la sécurité d’autres membres. Ainsi, l’ancien président américain Trump a décidé aux alentours de la période de Noël 2018 de se retirer d’Afghanistan. Il a pris cette décision sans consulter les alliés ! La Turquie ne s’était pas non plus engagée dans des concertations concernant ses opérations en Syrie.

Les lignes directrices de NATO 2030 se présentent comme suit : (1) l’OTAN doit demeurer un appareil militaire fort ; (2) la dimension politique doit être renforcée  (3) l’OTAN doit davantage tenir compte des menaces mondiales qui pèsent sur notre sécurité. Citons la cybercriminalité, le changement climatique, les technologies de rupture, etc. Des acteurs et phénomènes émergents agissent également dans notre direction et peuvent influencer notre sécurité.
 

Dans quelle mesure la présidence de Joe Biden peut-elle faire la différence en comparaison avec celle de Donald Trump ?

Nous entendrons les propos de Joe Biden au sommet de l’OTAN du 14 juin, qui marquera sa première venue en Europe en qualité de président. Il marque une rupture plus que manifeste avec son prédécesseur. « The US is back », peut-on entendre. Les temps de l’« America first » sont révolus. Les États-Unis entendent redevenir un acteur mondial, ils redécouvrent l’importance d’alliances telles que l’OTAN.
 

Quels sont les objectifs de l’OTAN pour le sommet de juin ?

Le sommet aspire à envoyer un signal puissant en soulignant le caractère essentiel des liens transatlantiques qui unissent l’Europe et les États-Unis. L’OTAN réaffirmera la garantie de sécurité collective offerte à ses membres, fondée sur l’article 5.

En outre, l’agenda de NATO 2030 constitue la principale réalisation du sommet, avec des propositions qui reflètent l’adaptabilité de l’alliance aux défis à venir. La demande d’une actualisation du Concept stratégique, le document politique de base de 2010, sera également formulée. En 2010, la Russie, par exemple, était encore considérée comme un partenaire. Il semble évident que la réalité est plus nuancée de nos jours.

La résilience fait également partie des priorités à l’ordre du jour. Les pays de l’OTAN doivent se montrer suffisamment résilients afin de pouvoir assurer leur défense avant de faire appel aux autres États membres. La pandémie de coronavirus a montré que nous avions perdu de vue les infrastructures critiques – réseaux de communication et de transport, approvisionnement stratégique, administration publique opérationnelle…. Pour les matériaux critiques également, nous dépendons encore trop largement de fournisseurs en dehors de la région, notamment de la Chine.

Pour cette raison, il convient de rappeler l’article 3, qui stipule que les États membres « doivent assurer leur capacité individuelle de résistance à une attaque armée en se renforçant constamment ». Nous devrons nous investir davantage dans cette voie dans les années à venir.

 

La Belgique à l’OTAN
La Belgique – membre fondateur – dépend largement de l’OTAN pour sa sécurité. Si la Russie était au cœur des débats durant la guerre froide, les menaces à notre encontre viennent aujourd’hui des quatre coins du monde. Elles sont souvent différentes et moins tangibles qu’autrefois. En matière de vision, la Belgique occupe souvent une position centrale au sein de l’organisation, avec des pays qui partagent les mêmes convictions tels que les Pays-Bas, le Luxembourg, la France et l’Allemagne.
Simultanément, la Belgique revêt une grande importance au sein de l’OTAN. Notre pays accueille deux sièges (ceux de l’OTAN et du SHAPE), mais contribue également au partage des charges nucléaires au sein de l’organisation.
Par ailleurs, notre pays soutient activement les efforts déployés au sein de l’OTAN dans les domaines du contrôle des armements, du désarmement et de la non-prolifération, dans la lignée des actions menées par les autres forums internationaux.
La Belgique est également très active sur le plan de la sécurité humanitaire. Ainsi, elle soutient sans réserve la résolution 1325 des Nations Unies sur les Femmes, la Paix & la Sécurité. Les « enfants et conflits armés » constituent également une priorité. Notre pays aborde ces thèmes également dans d’autres organisations telles que le Conseil de sécurité des Nations Unies, l’OSCE et la Conférence du désarmement à Genève.
En ce qui concerne la répartition équitable des charges entre les alliés, notre pays apporte une contribution suffisante aux opérations. Ainsi, la Belgique a contribué activement à la mission en Afghanistan et à la coalition internationale contre l’État islamique. Notre pays participe régulièrement à la surveillance de l’espace aérien des États baltes et des groupes tactiques (« battle groups ») qui y sont déployés.
Néanmoins, sur le plan des efforts en matière de défense, notre pays n’atteint que 1,1 % de son PIB à ce jour, alors que l’ensemble des alliés s’étaient engagés à évoluer vers 2 % d’ici 2024. Cela se traduit également dans les capacités. Si des efforts considérables ont été déployés les années précédentes en matière d’investissement dans du nouvel équipement militaire, des efforts supplémentaires sont attendus de la Belgique.