Le sommet sur le climat de Glasgow, un événement charnière pour l’humanité ?


Publié le 14 octobre 2021
 

Photo : Le chaos à Pepinster 2 semaines après les inondations de juillet 2021
Le changement climatique se rapproche dangereusement de chez nous. Photo : Le chaos à Pepinster 2 semaines après les inondations de juillet 2021. 
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Le dérèglement climatique se rapproche de plus en plus de nous. L’humanité pourra-t-elle, à l’issue de la COP26 (1-12 novembre 2021) à Glasgow, résolument s’engager sur la voie d’une société climatiquement neutre d’ici 2050 ? Nous avons demandé des explications détaillées à Ulrik Lenaerts (SPF Affaires étrangères), le numéro 2 de la délégation belge pour le climat.

Aujourd’hui, les profondes perturbations climatiques sont un fait établi. La Belgique a également dû faire face à des inondations extrêmement graves cet été, qui semblaient inimaginables. De terribles feux de forêt ont ravagé la Grèce, la Turquie, les États-Unis, le Canada et la Sibérie. Au Canada, une température record de 49,5 °C a été enregistrée. Sans parler d’une sécheresse sans précédent au Brésil, de la rapide fonte des glaces au Groenland, entre autres phénomènes.
 

Action immédiate, rapide et à grande échelle

Pour couronner le tout, un rapport du groupe d’experts international sur le climat paru en août 2021 est particulièrement alarmant. Ce rapport est le fruit de l’analyse minutieuse de 14 000 études scientifiques, menée par 234 auteurs. Leur conclusion ? Seule une réduction immédiate, rapide et à grande échelle des émissions de gaz à effet de serre permettra de limiter le réchauffement à 1,5-2° C. Le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a aussitôt qualifié ce rapport de code rouge pour l’humanité.

La communauté internationale n’avait-elle pas adhéré à l’ambitieux accord de Paris sur le climat en 2015 ? Comment expliquer que les émissions de carbone continuent d’augmenter et que la courbe ne présente pas la moindre inflexion ?  Dans un premier temps, l’accord de Paris a constitué un socle solide, mais nombre d’aspects devaient encore être réglés par la suite.

En outre, faire dévier un lourd paquebot de sa trajectoire est loin d’être une mince affaire. La transition vers une société climatiquement neutre exige des efforts considérables. Il suffit de penser au casse-tête à résoudre pour chauffer à terme toutes les maisons belges sans recourir aux combustibles fossiles. Par ailleurs, certains dirigeants se montrent après coup moins enthousiastes à l’idée de réduire drastiquement leurs émissions.
 

Un temps précieux perdu

La pandémie de Covid-19 n’a pas amélioré la situation. Le 26e sommet sur le climat (COP26), qui aurait normalement dû avoir lieu à Glasgow (RU) en novembre 2020, revêtait une importance capitale étant donné que tous les pays devaient revoir à la hausse les ambitions fixées dans leurs plans nationaux de réduction des émissions. La COP26 se déroulera avec un an de retard, du 1er au 12 novembre de cette année.

« Entre-temps, nous avons perdu un temps précieux », déclare Ulrik Lenaerts (SPF Affaires étrangères), numéro 2 de la délégation pour le climat qui négocie au nom de la Belgique au sein de l’UE et de l’ONU. « Nous n’avions mené qu’une série de négociations virtuelles et informelles qui ont débouché sur un paquet de notes informelles. Mais cette base est moins solide pour les décisions multilatérales. »
 

Photo : feux de forêt au Portugal.
Même dans le scénario le plus optimiste - neutralité climatique parfaite d'ici 2050 et réchauffement de 1,6°C - le monde doit se préparer à davantage de vagues de chaleur, de sécheresses, de feux de forêt, d'inondations... Photo : feux de forêt au Portugal. © Shutterstock
 

Ne pas perdre de vue l’objectif de 1,5° C

Heureusement, des évolutions positives ont également marqué la période de la crise sanitaire. « Tout d’abord, l’élection de Joe Biden marque l’avènement d’un président américain qui prend à nouveau très au sérieux la problématique du climat. Les États-Unis ont réintégré l’accord de Paris et entendent réduire leurs émissions de 50-52 % d’ici 2030, en comparaison avec le niveau de 2005. »

Par ailleurs, l’UE a rehaussé ses ambitions en matière de climat. « Elle entend à présent réduire d’au moins 55 % ses émissions de carbone d’ici 2030 au lieu de 40 %. Les efforts plus intenses prévus pour les dix prochaines années doivent permettre de parvenir plus aisément à la neutralité climatique en 2050. En outre, la Banque européenne d’investissement a décidé d’investir 1 trillion d’euros (= 1000 milliards) dans le domaine du climat durant la prochaine décennie. Et un Fonds pour une transition juste soutiendra les États membres plus pauvres qui dépendent encore trop largement des mines de charbon. »

Les petits États insulaires et les pays les moins avancés, en particulier, mais aussi les ONG et le monde scientifique, ont pesé de tout leur poids afin que l’objectif de 1,5 °C, qui constituait également le cheval de bataille du Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, ne soit pas abandonné. Jusqu’à présent, une soixantaine de pays ont déclaré qu’ils aspiraient à devenir climatiquement neutres d’ici 2050 ou 2060. Dans le secteur privé également, la neutralité climatique figure de plus en plus parmi les objectifs à atteindre.
 

Cap sur les 2,7° C

« Hélas, cette ambition se traduit encore insuffisamment dans les contributions nationales actualisées », affirme M. Lenaerts. « Jusqu’à présent (22/9/21), seuls 113 pays – dont tous les États membres de l’UE sans exception – ont communiqué leurs contributions nationales adaptées. En définitive, nous nous précipitons vers un réchauffement de 2,7° C. Un certain nombre de grandes économies émergentes, en particulier, manquent encore à l’appel. »

Et c’est loin d’être un détail. Aujourd’hui, nous observons un réchauffement moyen de 1,1° C, qui s’avère bien plus marqué sur la terre ferme que dans les océans. Et déjà maintenant, nous devons faire face à des conditions météorologiques extrêmes. Le récent rapport du groupe d’experts sur le climat indiquait clairement que, même dans le scénario le plus optimiste – parfaite neutralité climatique d’ici 2050 -, la terre se réchauffera de 1,6° C aux alentours de la moitié du siècle. Même dans ce cas de figure, nous devrons également nous préparer à subir davantage de canicules, de sécheresses, d’inondations… Chaque fois que la planète se réchauffe d’un dixième de degré, la situation devient plus extrême. Un réchauffement de 2,7° C n’est donc pas une perspective réjouissante.
 

Premier ministre De Croo à l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2021.
« Limiter le réchauffement à 1,5°C est, presque littéralement, une question de vie ou de mort », a déclaré le Premier ministre De Croo à l'Assemblée générale des Nations unies en septembre 2021. © Chia Pak/United Nations Photo
 

Une question de vie ou de mort

Le Royaume Uni – pays hôte et président de la COP26 – a bien compris le message. Le premier ministre britannique Boris Johnson a déclaré lors de la dernière Assemblée générale des Nations Unies (23/09/21) : « Il est temps pour l’humanité de devenir adulte. La COP26 doit être un événement charnière. Nous devons enfin assumer la responsabilité de la destruction de la planète et de notre propre anéantissement, et limiter le réchauffement à 1,5° C. » Le pays souhaite tout mettre en œuvre pour garantir le succès de la COP26.

Lors de son discours à l’Assemblée générale, le premier ministre Alexander De Croo a également souligné l’extrême urgence de la question climatique (24/09/21). « La COP26 sera le sommet le plus important de ces dernières années », a-t-il affirmé. « Nous devons faire tout notre possible pour limiter le réchauffement à 1,5° C. Il s’agit, assez littéralement, d’une question de vie ou de mort. »
 

Tous les pays doivent ajuster leurs contributions

« L’agenda ne comporte pas moins de 65 points, mais le Royaume-Uni souhaite donner la priorité à 5 thèmes ». M. Lenaerts les énumère : «  maintenir en vie l’objectif de 1,5° C, le financement climatique, l’adaptation, les pertes et préjudices (loss & damage) et l’élaboration des règles d’opérationnalisation (Rulebook) de l’Accord de Paris. » (voir encadré)

Tous les pays seront par conséquent fortement encouragés à soumettre leurs contributions nationales ajustées. Cette démarche constitue l’unique moyen d’atteindre l’objectif de 1,5° C.

En principe, tous les pays sont libres de choisir la façon dont ils entendent réduire leurs émissions. La COP26 n’abordera donc pas les modalités de ces réductions. « Toutefois, le Royaume-Uni organisera un certain nombre de campagnes en marge du sommet sur le climat », précise M. Lenaerts. « Entre autres concernant les véhicules à émission nulle et la disparition progressive du charbon, d’ici 2030 pour les pays membres de l’OCDE, et d’ici 2040 pour les autres. L’impact de ces campagnes demeure incertain. »

« Quoi qu’il en soit, une action politique rapide s’impose afin de ne pas se laisser distancer par la réalité », conclut M. Lenaerts. « Le niveau exceptionnel des investissements dans les énergies renouvelables ne suffit pas pour répondre à l’énorme croissance de la demande d’électricité. Cette situation explique l’utilisation encore croissante des combustibles fossiles. »

Il reste à voir si la COP26 sera effectivement un événement charnière pour l’humanité, comme l’espère le premier ministre Boris Johnson. Dans tous les cas, la délégation belge pour le climat – qui compte 4 collègues des Affaires étrangères – se prépare à vivre des journées très chargées. « À coup sûr, les négociations n’auront pas abouti le 12 novembre », déclare M. Lenaerts. Il s’attend à un match épuisant avec des prolongations.

 

COP26 : les 5 priorités
 
1. Maintenir l’objectif de 1,5° C
Les pays qui n’ont pas encore soumis leurs contributions nationales adaptées seront instamment encouragés à s’y atteler dans les plus brefs délais. Il leur sera également demandé de s’engager à devenir climatiquement neutres à la moitié du siècle. L’intention est de se concerter régulièrement au sujet de ces objectifs à long terme, entre autres sur les moyens et le savoir-faire nécessaires pour les atteindre.
Les pays concernés seront également invités à éliminer progressivement l’utilisation du charbon et des campagnes sont en cours d’organisation en faveur d’un transport plus propre (véhicules à émission nulle, navigation…), de solutions tirées de la nature, de l’énergie éolienne offshore, des zones naturelles protégées, etc.
 
2. Financement climatique
Selon l’Accord de Paris, les pays les plus pauvres ont droit à 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. En outre, ce montant devrait être revu d’ici 2025. Mais en 2019, un peu moins de 80 milliards de dollars ont été octroyés, soit 20 milliards de moins. La COP26 établira vraisemblablement un scénario destiné à combler ce manque à gagner dans les prochaines années.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a d’ores et déjà promis d’allouer une somme additionnelle de 4 milliards d’euros. Aujourd’hui, l’UE est de loin le plus grand donateur à hauteur de 23,2 milliards d’euros en 2019. La Belgique augmentera son financement en faveur du climat de 70 à 100 millions d’euros, et prévoit des augmentations supplémentaires les prochaines années.
La COP26 élaborera également une feuille de route afin de mener les nouveaux objectifs financiers à bonne fin d’ici 2024. Elle sera basée sur une analyse approfondie des besoins des pays les plus pauvres.
Attention : seule une partie des 100 milliards de dollars est issue de fonds publics. Ils proviennent également de fonds privés, de sources de financement alternatives, etc. Par ailleurs, le coût de la transition complète vers une société climatiquement neutre s’élèvera à plusieurs trillions d’euros.
 
3. Adaptation
Selon l’Accord de Paris, les pays les plus pauvres ont droit à un soutien dans leur adaptation aux conséquences inéluctables du changement climatique. Cependant, ils estiment que les conditions demeurent trop vagues et préféreraient se voir communiquer un chiffre précis. Les pays plus riches, en revanche, n’envisagent pas un objectif général chiffré en matière d’adaptation. En effet, des différences notables s’observent d’un pays à l’autre. Ils préfèrent que chaque pays détermine les secteurs à financer en priorité (par exemple, les infrastructures, l’agriculture, etc.).
La COP26 élaborera donc une feuille de route pour l’adaptation composée d’objectifs plus concrets : indicateurs, points de référence, différences régionales,… Dans le cadre du financement climatique disponible, une plus large part sera consacrée à l’adaptation (de préférence 50 % au lieu des moins de 30 % actuels).
 
4. Pertes et préjudices
Les pays plus pauvres et vulnérables attendent un soutien pour les « pertes et préjudices » qu’ils ont encourus à la suite des perturbations climatiques essentiellement causées par les pays riches. Étant donné que les catastrophes se multiplient (sécheresses, inondations, tempêtes…), cette question se fait de plus en plus pressante.
Mais les pays riches refusent d’en porter la responsabilité. Néanmoins, ils souhaitent prêter main forte aux pays vulnérables afin de les aider à mieux se préparer aux catastrophes et à mieux y faire face.
La COP26 devra donc parvenir à un accord plus viable concernant la question des pertes et préjudices, auquel les pays vulnérables pourront également souscrire.
 
5. Article 6 – parachèvement des règles d’opérationnalisation
Après la conclusion de l’Accord de Paris, des règles devaient encore être établies sous la forme d’un guide (rulebook) destiné à mettre l’accord en œuvre. Celui-ci est en passe d’être finalisé, exception faite de 3 points à clôturer lors de la COP26.
Le point principal est le complexe Article 6, qui vise à élaborer un mécanisme de marché dans lequel la réduction des émissions de carbone donne droit à un « crédit-carbone » qui peut être négocié. Le transport aérien a besoin d’un tel marché, car il ne peut limiter ses émissions qu’au moyen de crédits-carbone.
Il importe toutefois d’éviter les doubles comptabilisations et de ne pas prendre en compte les anciens crédits antérieurs à 2020. Le mécanisme s’en trouverait faussé. Les pays africains souhaitent consacrer une partie des recettes du système d’échange de quotas à leur adaptation.
Par ailleurs, des questions assez techniques demeurent, comme celle de savoir si les contributions nationales sont assorties d’une durée uniforme de 5 ou 10 ans, de même que la question de l’amélioration des modalités d’établissement des rapports nationaux.

 

En quoi consistait exactement l’Accord de Paris sur le climat ?

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